Une jeunesse sexuellement libre (ou presque) de Thérèse Hargot

Publié le : 2017-03-06 12:15:20

Une jeunesse sexuellement libre (ou presque) de Thérèse Hargot

Une jeunesse sexuellement libre (ou presque) de Thérèse Hargot

Editions Albin Michel, 2016

224 pages, 16 euros






Découverte par le grand public grâce à son portrait dans le journal La Croix, Thérèse Hargot, sexologue et philosophe, signe un premier livre réussi qui s’attaque à l’héritage de Mai 1968 : la libéralisation sexuelle sans être pour autant un essairéactionnaire et moralisateur.

Riche d’une solide expérience dans le milieu scolaire (elle est conseillère d’éducation sentimentale et sexuelle dans un grand lycée catholique à Paris), Thérèse Hargot explique que la liberté sexuelle est une aliénation pour les adolescents du 21eme siècle : le culte de la performance sexuelle et donc la peur panique de l’échec, le zapping amoureux, une mauvaise perception de la féminité et de la masculinité...

Dans son discours à contre-courant, se reconnaissent bon nombre de parents, futurs parents, professionnels de l’éducation, inquiets de voir l’impact de la culture pornographique sur l’apprentissage de la vie affective, relationnelle et sexuelle durant l’adolescence.

Une jeunesse sexuellement libre

A travers les nouvelles technologies : la consommation haut débit de pornographie sur Internet, le revenge porn via les smartphones, les adolescents aujourd’hui sont soumis à des diktats de la société de consommation qui impactent profondément leur vie intime. Comment se construire personnellement, comment se respecter et respecter l’autre comme une personne avec ses sentiments, ses peurs quand la société nous pousse à considérer l’autre comme un objet sexuel ?


La principale force de ce livre est de raconter avec vérité et sincérité une expérience en milieu scolaire. Thérèse Hargot ne ressemble en rien à l’image caricaturale de la conseillère d’éducation sexuelle du collège rigide et sévère dont les humoristes se moquent. Elle est âgée d’une quinzaine d’années de plus qu’eux, comprends et maîtrise les codes de l’adolescence et surtout elle sait écouter les adolescents sans les juger. Ce livre reflète les échanges avec les adolescents lorsqu’elle les amène à répondre eux-mêmes à leurs questions les plus provocantes, d’où découle des analyses d’une grande profondeur sur le besoin de ces adultes en construction d’être aimés et choisis.

Sa démarche est la même lorsqu’elle présenta son livre sur les plateaux de télévision cette année. Son livre a bénéficié d’une forte curiosité médiatique : un passage dans l’émission Salut les terriens de Thierry Ardisson sur Canal+, de nombreux articles dans Elle, Le Figaro… L’idéologie de Mai 1968 domine la société française dans le domaine de la sexualité. Pourtant on prête aussi une oreille attentive aux discours à contre-courant comme celui de Thérèse Hargot car elle s’appuie sur sa formation de philosophe pour étayer ses arguments. Elle déclara dans un débat de société qui l’opposait au fondateur du site de rencontres extra-conjugales Gleeden, que l’infidélité était aussi un mensonge à soi-même, que la personne adultère trompait aussi sa propre intégrité.



La battle des idées : La fidélité est-elle... par salutlesterriens



Thérèse Hargot remet en cause l’héritage beauvoirien. Simone de Beauvoir est une référence pour la philosophe mais elle regrette qu'elle et son courant de pensée soient passées à côté de la cause des femmes en étant opposées au mariage, à la maternité, en privilégiant la théorie à l’expérience…

On reconnait son expérience du terrain quand elle analyse la tyrannie visuelle du porno, la perception du couple pour les ados aujourd’hui, l’orientation sexuelle, l’éducation aux dangers, le consentement ou encore le rapport à la pilule. J’ai beaucoup aimé le parallèle fait entre les questions des ados âgés d’une quinzaine d’années en classe et les réactions de jeunes adultes entre 25 et 30 ans qui viennent dans son cabinet lui parler de leurs addictions à la pornographie, leur peur de l’engagement ou de leur vagabondage sexuel par manque de sentiments.

Le passage le plus marquant du livre concerne le chapitre du consentement. Thérèse Hargot raconte l’histoire d’une jeune fille préadolescente qui s’est retrouvée dans l’impasse de devoir toucher intimement son petit ami sous peine de passer pour une idiote à ses yeux, d’être ridiculisée dans son collège. Elle s’est constituée une carapace mentale qui a beaucoup détruit son estime d’elle-même, s’est sentie coupable pendant des années. Entre ses vingt-cinq et trente ans, Thérèse Hargot l’a reçue dans son cabinet et lui a demandé de porter un regard d’adulte qu’elle est devenue sur cette situation. Ainsi cette jeune femme a compris que de n’avoir rien dit ne voulait pas dire consentiret que ses propres parents ou ceux de son copain, auraient dû davantage les protéger en ne les laissant pas seuls dans une chambre sans surveillance : c’étaient de jeunes préadolescents.


Thérèse Hargot

C’est un essai très juste qui analyse avec profondeur les dérives d’une société libérée sur tous les plans mais ayant désespérément besoin de repères, de cadres pour se construire. Thérèse Hargot s’appuie sur des citations bien choisies en début de chaque chapitre pour illustrer avec précision son propos : « C’est quoi ce bordel avec l’amour » phrase choisie pour le bandeau du livre citant Romain Duris dans le film générationnel Les poupées russes qui ne sait pas discerner qui est la femme de sa vie. Elle reprend aussi un extrait d’une chanson de Stromae, de Jeanne Cherhal, un extrait du film LOL ou des sketchs de Florence Foresti, une citation de l’actrice porno Ovidie ou de la philosophe du corps Michelle Marzano. Son essai est en prise directe avec l’actualité sociétale. J’ai été moins convaincue par les chapitres sur l’avortement, les stéréotypes de genre ou encore le féminisme, estimant n’avoir rien appris de nouveaux sur ces sujets largement et régulièrement couvert par les magazines féminins.


« Il faut créer des hommes et des femmes qui puissent être capables d'être en relation les uns avec les autres. Il ne faut pas des cours d'éducation sexuelle, mais des cours de philosophie ! »



Thérèse Hargot dénonce avec une grande justesse le fait de considérer les adolescents comme des adultes libérés alors que leurs imaginaires sont encore immatures, ils ont une vie sexuelle mais sans une nécessaire maturité affective. Même si ce livre dresse un constat alarmant des dégâts de la pornographie, de la sexualisation précoce…, Thérèse Hargot apporte aussi aux parents et aux professionnels d’éducation, des clés pour aider les jeunes à trouver des repères constructifs pour leur vie sentimentale et sexuelle future.



Margot Dimitrov-Durand




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