Se goûter un en Dieu

Publié le : 2022-04-28 18:08:54
Catégories : Recensions

Se goûter un en Dieu

Voici un livre de spiritualité chrétienne par un pasteur de l'Eglise protestante de Genève. Suite à une crise personnelle l'auteur, sans abandonner sa foi chrétienne, a trouvé d'autres voies, d'autres spiritualités qui l'ont aidé à sortir de ses impasses et blocages intérieurs. L'auteur anime actuellement un lieu de spiritualité près de Genève, la "Maison bleu ciel" où des personnes chrétiennes ou pas mais en recherche, peuvent trouver conseil et accompagnement ainsi que des ressources pour accomplir elles mêmes leur propre itinéraire intérieur.

 

 

  

  

Se goûter Un en dieu,

Auteur : Nils Phildius

Editions Labor et Fides 

288 pages 19 € 

  

Ce livre donne "des repères pour avancer au niveau psycho-spirituel et des propositions très concrètes de pratiques spirituelles." (p. 17). L'expérience chrétienne du salut et la spiritualité qui en découle sont un chenin de vie qui doit nous conduire à retrouver notre "être profond" et ainsi rencontrer Dieu au dedans de nous. La conversion est donc un retour au-dedans de soi à une intériorité apaisée. Il faut oser se rencontrer dans ce qu'on est au plus profond de soi. La nouvelle naissance proposée par Jésus en Jean 3 correspond au "mourir sans cesse au moi égotique et renaitre pour finalement retrouver la joie vive..." (p. 23). Ce n'est qu'en creusant dans notre humanité que nous pourrons en dégager ce qu'il y a de divin.

 

   

  

Nils Phildius

 

 

 

Cette démarche psycho-spirituelle articule des théories de développement personnel avec la spiritualité chrétienne en piochant un peu dans toutes les traditions et spiritualités que ce soient celle orientale des pères du désert ou celle de l'Eglise latine. Pour autant, il ne faudrait pas réduire cette démarche à une introspection maladive, une recherche de la connaissance de soi pour elle même. Si l'auteur trouve utiles certaines théories de développement personnel c'est parce qu'elles permettent de guérir l'égo. Mais il ne faudrait pas s'arrêter en si bon chemin car le but de la vie spirituelle est de guérir DE l'égo. Sauf qu'avant d'arriver à cette étape il faut en premier lieu guérir l'égo qui nous obstrue la vue de notre intériorité, de notre esprit.

 

Reprenant une anthropologie trichotomiste, corps, âme et esprit, l'auteur affirme que l'esprit est l'intériorité du lieu de la Présence, du divin, de l'illimité, de la source de la vie. Il faut donc découvrir cette intériorité, "découvrir" au sens grec d'un dévoilement, d'une apocalypse, d'une révélation "Découvrir Dieu en nous et non dans l'extériorité des dogmes, des Eglises, des systèmes, des pratiques." (P. 36). Jésus n'a t'il pas affirmé "le royaume de Dieu est en vous" ? (Luc 17, 20-21).

 

Quelques remarques s'imposent :

 

1) Tout en étant simulant sous certains aspects, cette approche originale et plutôt déroutante, s'inscrit difficilement dans la longue tradition de la spiritualité chrétienne : elle élude la notion de péché originel et la lecture classique de la chute en Gen 2 et 3. Du coup la notion de Rédemption et la Passion de Jésus venu porter nos péchés peine à trouver sa place dans cette forme originale de spiritualité.

 

2) Une emphase sur l'immanence de Dieu au détriment de sa transcendance d'où l'approche non duelle : l'être humain uni avec la réalité divine (il est vrai que la spiritualité des Pères grecs et la tradition chrétienne orientale ont pu aller dans ce sens). Cet angle de vue permet se rapproche également de la spiritualité bouddhiste.  

 

3) L'interprétation symbolique ou métaphorique et psychologisante des textes narratifs : le déluge représente le flot de nos passions qui nous submergent pour devenir incontrôlables ; la tour de Babel peut se comprendre comme la fragmentation de notre être ; Jonas est un type de l'homme fuyant son vrai moi ; Noël serait la naissance intérieure de chacun etc... Ces interprétations et applications ne sont pas étrangères à la spiritualité chrétienne mais elles mettent en parenthèse  une spécificité majeure de la foi chrétienne : Dieu inscrit dans l'histoire des hommes - la grande comme la petite -

 

 ses actes de salut : des patriarches, un peuple, un exode, des juges, une dynastie, un exil, et pour finir l'Incarnation, sommet de l'inscription des desseins de Dieu dans notre humanité : Parole faite chair, sagesse qui "tabernacle" parmi les hommes (Jean 1, 14).

 

4) Interprétation du "Je suis" de Jésus comme désignant notre moi profond, notre esprit source de vie : quand Jésus dit "Je suis" il désignerait notre "Je-suis" personnel, pour nous donner à comprendre que nous devrions nous éveiller à notre JE-suis essentiel et transcendant qui se déploie dans une forme qui est propre à mon histoire et à ma vie" (p. 178). Jésus dit "JE-suis (est) la porte, si quelqu'un entre par JE-suis, il sera sauvé" : il faudrait comprendre qu'il y a au dedans de chacun de nous une porte et que c'est donc en nous que nous devrions chercher et trouver le passage pour ce salut.

 

5) Tout en ne négligeant pas l'intérêt de la théologie, l'auteur donne une primauté à l'expérience sur la connaissance théologique : il est vrai que la connaissance au sens hébraïque est une notion large qui recouvre la perception des choses, l'expérience qu'on peut en avoir par les relations qu'on entretient avec elles. Mais la Hokhma hébraïque (la sagesse-crainte de l'Eternel) englobe aussi les aspects cognitifs, rationnels de l'être humain. Or l'auteur pense qu'il faudrait "débrancher" le mental car celui-ci "limite parfois terriblement le champ des possibles... nous coupe du présent. Le corps est étonnamment un bien meilleur outil." (P. 209-210)

 

En conclusion : il faut reconnaitre avec l'auteur que la spiritualité protestante a dans son histoire et certainement dans ses gènes, une difficulté avec les voies empruntant les chemins de l'expérience, du corps et des émotions. L'insistance sur la lecture de la Bible, un rituel - en tous cas pour ce qui est du calvinisme - plutôt rigide et abstrait n'a pas favorisé l'émergence d'une spiritualité décomplexée et ouverte à d'autres expressions de la foi. 

 

Avec ce livre qui est aussi un témoignage authentique et touchant, nous comprenons que le protestantisme doit parfois se dégager de cette pudeur qui le tient captif et un peu trop souvent sur la défensive en matière de spiritualité. Adorer en "Esprit et en vérité" (Jean 4, 24) certes c'est adorer avant tout dans la vérité du Christ mais détaché des lieux cultuels que nous avons tendances à sacraliser et dans l'ouverture à ceux que peut être nous considérons encore comme des samaritains.

 

Thierry Rouquet 

   

Vidéo de présentation du livre par l'auteur : 

    






 


 

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