Les protestants ont-ils le sens de l'Eglise?

Publié le : 2021-08-17 11:56:14
Catégories : Recensions

Les protestants ont-ils le sens de l'Eglise?

« Les protestants ont-ils le sens de l’Eglise ? » édité par Guilhen Antier aux éditions Olivétan fait suite à une journée d’étude organisée par l’Institut protestant de Théologie de la Faculté de Montpellier en mai 2019 sur le thème « Eglise et protestantisme. Héritages, questions intempestives, défis contemporains »

 

L’ouvrage rassemble les contributions de huit universitaires dont les points de vue se complètent et s’enrichissent.

Olivier Abel est professeur de philosophie éthique, Marianne Carbonnier-Burkard est historienne du christianisme moderne.

Guilhen Antier enseigne la théologie systématique, Christophe Singer la théologie pratique.

Céline Rohmer et François Vouga sont exégètes du Nouveau Testament.

Frédéric Chavel est maître de conférences en dogmatique et Gabriella Iaione, professeur de religion protestante.

Les publications et les spécialités de chaque auteur figurent plus précisément à la fin de l’ouvrage. 

  

LES PROTESTANTS ONT-ILS LE SENS DE L’EGLISE ?

Guilhen ANTIER (Ed), Editions Olivétan, 2021 

168 pages, 15.00 €

 

 

Le titre du livre pose déjà des questions : De quels protestants parle-t-on ?  Quels sont les sens du mot Eglise ?  Vise-t-on une idée d’appartenance à une communauté ecclésiale ?  

 

Sept chapitres -sept textes- vont en débattre :

- On commence par un retour aux sources avec Marianne Carbonnier-Burkard qui rappelle les grandes lignes de la révolution ecclésiologique de Luther, reprise à sa manière par Calvin. Les Réformateurs sapent la conception traditionnelle d’une Eglise une et visible pour défendre une Eglise invisible, universelle et plurielle. L’Eglise est constituée des croyants véritables, spirituellement unis pas la foi. L’expression « sacerdoce universel » apparait avec toutes ses conséquences quant à la validité d’un ordre sacerdotal. Les Églises sont les paroisses.

 

- Frédéric Chavel revient ensuite sur la Concorde de Leuenberg conclue en 1973 entre les Églises issues de la Réforme. La Concorde de Leuenberg, devenue en 2003 la CEPE (Communion d’Églises protestantes en Europe), a contribué à des transformations internes aux Eglises européennes comme la création de l’EPUF en France, et à des transformations du rapport de ces Eglises à d’autres Eglises chrétiennes. L’auteur se livre à une lecture critique de deux notions véhiculées par le texte : communier et comprendre. Il défend ensuite un modèle circulaire entre communion et compréhension et observe la réception actuelle de ce modèle dans les dialogues ecclésiologiques actuels.

 

- Professeur de théologie allemand, chassé de son pays par les nazis, exilé aux Etats-Unis, Paul Tillich influence toujours les théologiens contemporains. Gabriella Iaione l’interroge ici sur sa compréhension de l’Église en crise et dans la crise. Elle constate que les Eglises traditionnelles sont désertées tandis que les mouvances évangéliques pentecôtistes et charismatiques sont en plein essor. Elle décrit ces deux extrêmes. Pour que l’Eglise retrouve sa place et sa vocation dans la société, l’autrice expose l’approche ecclésiologique de Paul Tillich qu’elle considère comme un véritable atout pour l’Eglise d’aujourd’hui. Car la crise est un défi pour l’Eglise qui doit sans cesse se réinventer et retrouver le dynamisme de la foi chrétienne.

 

- Guilhen Antier revient sur l’opposition entre évènement et institution. Pour la Réforme, l’Eglise est d’abord marquée par l’évènement de la prédication de l’Evangile et l’administration des sacrements, l’institution restant secondaire. L’Eglise nait d’un évènement qui n’est pas institutionnalisable : la libre grâce de Dieu. Une telle opposition explique la controverse interconfessionnelle née au XVIème siècle. La discussion sur ce thème conduit Guilhen Antier à soutenir qu’il y a interpénétration entre évènement et institution, allant jusqu’à l’institutionnalisation de l’évènement en contexte d’hypermodernité. Sans doute existe-t-il plusieurs façons d’articuler évènement et institution. Et la question finale de l’auteur ne peut qu’interpeler le lecteur : la conception protestante de l’Eglise et son attitude vis-à-vis de l’institution n’est-elle pas à certains égards une hérésie gnostique ? 

 

- Christophe Singer s’inspire du titre d’un film pour oser cette question « Y a-t-il un pilote dans l’Église ? Il ne se contente pas de la réponse convenue qui distingue les institutions faillibles de l’Eglise et son chef infaillible, le Christ. Il revient sur la distinction entre l’Eglise visible et l’Eglise invisible, entre l’institution ecclésiale et l’évènement évangélique. Il analyse les ambigüités des discours ecclésiaux à ce sujet. Il cherche un point de jonction ente la seigneurerie de Christ et la vie associative de l’Eglise. L’auteur conduit même son lecteur à imaginer le Christ non pas comme un pilote, mais comme un contrôleur aérien chargé d’orienter une multitude d’aéronefs avec comme conséquence une autre question : « la radio marche-t-elle ? ». Christophe Singer offre de nombreuses pistes de réflexions et d’actions sous l’angle de la théologie pratique.   

 

- Olivier Abel utilise l’image du théâtre ecclésial, pour traiter de l’Eglise comme un concept philosophique et nous conduire dans une réflexion ecclésiologique à partir des différentes manières d’interpréter ensemble l’Evangile. Il se préoccupe notamment des façons d’entrer ou de sortir de la communauté ecclésiale et d’instituer les conflits communautaires. Sept énoncés guident le lecteur. Le premier pose un cadre : « l’Eglise est par excellence le théâtre de notre apparition mutuelle ». Et le dernier n’est pas développé comme pour laisser place à une méditation personnelle : « l’Eglise est secondaire, c’est un peuple épars qui marche dans la nuit et qui s’ignore. ».  En une vingtaine de pages, Olivier Abel éclaire les voies possibles d’une vie communautaire vivante.

 

- La dernière contribution de cet essai est confiée à deux exégètes, Céline Rohmer et François Vouga, qui vont parcourir le Nouveau Testament à la recherche des préoccupations des premiers chrétiens. Ils partagent leurs surprises. Ainsi l’organisation institutionnelle de l’Eglise, centrale par la suite, ne semble pas avoir été discutée dès le début de la chrétienté. Le Nouveau Testament s’intéresse d’abord à la transmission de l’Evangile et au don universel d’une identité singulière par reconnaissance réciproque.  Céline Rohmer et François Vouga dessinent à partir de ces constats des portraits multiples de l’Eglise.

 

« Les protestants ont-ils le sens de l’Eglise ? » est un ouvrage d’experts à l’attention de lecteurs cultivés. Très riche et d’actualité, il est à découvrir par tous ceux qui se réclament de la chrétienté.

 

Brigitte EVRARD 



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