Le Moïse scientifique de Römer

Publié le : 2015-12-01 11:52:10

Le Moïse scientifique de Römer

Thomas RÖMER

Moïse en version originale

Ed. Labor et Fides, et Bayard - 279 pages – 19,00 €






Dans son Moïse, le professeur T. Römer déchiffre avec nous le récit fondateur de la sortie d’Egypte des Hébreux, du livre de l’Exode, chapitres 1-15 de la Bible Hébraïque. Il nous dépeint aussi Moïse, le prophète de son Dieu.

Römer mobilise les connaissances historiques, littéraires, archéologiques et épigraphiques les plus récentes pour étayer sa compréhension des textes et de notre personnage. Il en situe les allusions historiques et éclaire la géographie des lieux. Il procède bien sûr à une analyse fine des textes, de leurs tensions et hiatus, pour déterminer les différentes traditions, celles des scribes du temps du roi Josias au 7e siècle, des rédacteurs deutéronomistes ou sacerdotaux du 6e siècle, de ceux de l’époque de la domination perse sur Juda, 5e siècle, ou des promoteurs du Pentateuque, 4e siècle. Il s’efforce, en parallèle, de peser leurs influences et théologies respectives.


Voyons le récit de la naissance de Moïse (Ex 2,1-10). Successivement comparé à celui du roi Sargon, fondateur de l’Empire assyrien (vers 2300), écrit sous Sargon II (722-705), puis à celui d’Hérodote pour le roi perse Cyrus, il l’est enfin à l’enfance d’Horus. Le rédacteur de l’Exode magnifie Moïse : son origine est aussi remarquable que celle de Sargon. Sa filiation est double, d’une israélite et, par adoption, d’une princesse égyptienne. De ce rapprochement, Römer conclut que la première histoire écrite de Moïse et de l’Exode remonte à la période d’influence assyrienne sur Juda, au 7
e siècle.



Moise

A l’autre extrémité, Römer voit dans l’épisode de la main lépreuse de Moïse la réponse des scribes au prêtre égyptien Manéthon, 3e siècle. Celui-ci présente un contemporain d’Aménophis IV (Akhénaton, 1344-1328), le prêtre Osarseph, chef d’une communauté de lépreux habitant Avaris, l’ancienne capitale des pharaons Hyksos, chassés vers la Palestine au 16e siècle par les princes thébains. Cet Osarseph prend le nom de Moïse, fait revenir les Hyksos et s’allie à eux contre pharaon. Oui, Moïse a été lépreux, mais c’était un signe, éphémère, de son Dieu.

Quant à l’analyse des textes, entendons ce que dit Römer du « Passage de la mer » (Ex 13,17-14.31). Il repère dans ce récit plusieurs couches. En premier lieu une composition deutéronomiste, reprenant sans doute un texte de l’époque de Josias. Il la repère à son vocabulaire du livre du Deutéronome, avec les mots « peuple » ou « Israël », mais pas l’expression « fils d’Israël », sacerdotale. C’est une « guerre de Yhwh ». Il intervient directement en faveur de son peuple. Ainsi faisaient, dans l’iconographie et les textes littéraires, les dieux d’Assyrie. Moïse était simple porte-parole.




Moïse en version originale


En second lieu un récit sacerdotal insiste sur la correspondance étroite entre parole divine et réalisation, Yhwh gouvernant souverainement les événements. Le Passage de la mer est constitué en un mythe de la naissance d’Israël comme peuple de Yhwh. Le récit du Passage suppose la connaissance des récits sacerdotaux de la création et du déluge de Genèse 1 et 6-8, comme des termes qui y sont reliés (fendre, terre sèche, au milieu). Le récit sacerdotal est construit comme un acte créateur dans lequel les Hébreux avancent en procession entre deux murailles, de l’ouest vers l’est, tel le soleil qui passe de la mort à la vie dans sa course nocturne.

Enfin, des ajouts ultérieurs relèvent des dernières rédactions du Pentateuque telle la chronique (Gn 50) relative aux ossements de Joseph en Ex13.19. Le récit souligne aussi en Ex 14,31, le rôle incomparable et la figure exceptionnelle de Moïse.

Ce livre est riche et dense. Et quelle ouverture à la lecture actuelle des textes du Premier Testament dont Römer est un spécialiste éminent ! Laissez-vous guider par lui dans ce récit ; vous en retirerez ses clefs. Le personnage de Moïse en est-il éclairé ?

Celui du récit, sans doute. Celui de la foi appartient au seul lecteur.


Jean-Michel Leenhardt


Illustration : Une des fresques de la synagogue de Doura Europos : la fille d'un pharaon, entourée de suivantes, sauve des eaux Moïse bébé.

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