Sur la religion

Publié le : 2018-03-23 18:15:25

Sur la religion

Sur la religion

Rémi BRAGUE

Editions Flammarion, 2018

243 pages - 19 €

Le philosophe Rémi Brague, membre de l’Institut et professeur émérite de philosophie à la Sorbonne et à l’Université Ludwig Maximilian de Munich, publie chez Flammarion un nouvel essai  « Sur la religion ». On y retrouve des textes prononcés ou parus ailleurs, remaniés et augmentés.


« Approchez, elle ne vous mordra pas… » lit-on sur un des bandeaux promotionnels du livre. En effet,  derrière le titre volontairement conceptuel de l’ouvrage, Rémi Brague tente de voir plus clair sur la religion dont certaines formes et  violences inquiètent.


En allant de la religion vers les religions (celles de l’Antiquité classique et les monothéismes biblique et islamique), le philosophe cherche ce qui fait que les chrétiens sont chrétiens, les juifs sont juifs, les musulmans sont musulmans. Dans ce travail, place à la dogmatique, au contenu des religions étudiées. Il se livre à un important travail de distinction des religions afin qu’on ne les mette pas toutes « dans le même sac ».


Après un premier chapitre apportant des précisions sur le mot lui-même - religion- et revenant sur son caractère nécessaire ou indispensable, les deux chapitres suivants traitent du lien entre la religion et l’idée d’un ou plusieurs dieux.  


Rémi Brague y éclaire notamment les notions de polythéisme et de monothéisme, en s’appuyant sur Aristote et sa description des différents niveaux d’unité (nombre, espèce, genre, analogie). Il démontre que chaque religion attribue au divin l’un ou l’autre de ces différents niveaux d’unité.

Pour lui, il est dès lors peu probable qu’existent des religions polythéistes.

Quant au monothéisme, terme tardif (XVIIème siècle) venu des philosophes et rarement utilisé par les croyants, il lui semble utile de retourner à une étymologie latine, féconde à défaut d’être parfaite, pour travailler sur le monothéisme religieux : religion vient du latin « religio » impliquant l’idée d’une relation au divin.

Le philosophe pose les questions de l’unicité de Dieu (Etre un, s’agissant de Dieu, est-ce être unique, en un seul exemplaire ?) et de l’unité de Dieu (Comment Dieu est un, quel est le mode d’unité qui relie le divin à soi-même ?). Pour tenter d’y répondre, il analyse minutieusement les sources notamment un des témoignages bibliques les plus anciens (Esaïe 40-55) et les expressions analogues du Coran.

Il met en évidence des monothéismes de nature différente : Dieu peut être pensé comme continuité avec soi, un d’un seul tenant (Coran) ou comme identité avec soi, un par fidélité à soi-même parce qu’il ne cesse jamais de poursuivre son projet de salut dans une histoire (Ancien Testament). Le monothéisme biblique est une notion complexe, la Trinité chrétienne est une façon de penser jusqu’au bout un monothéisme strict en disant comment Dieu est un.

Le chapitre 4 revient sur le discours du Pape Benoît XVI prononcé en septembre 2006 à Ratisbonne. Rémi Brague en synthétise quelques points, notamment le rapport du christianisme à l’esprit grec,  la place de la raison dans la compréhension et l’élaboration de la foi. Il montre qu’il existe une articulation différente de la foi et de la raison en christianisme et en islam.

Le chapitre 5 est consacré au droit et à son fondement c’est-à-dire à la question de l’origine des normes, codifiées ou pas. L’auteur fait une étude comparée entre les trois systèmes que constituent le droit naturel, le positivisme juridique et la loi divine, celle-ci étant particulièrement importante dans les religions fondées sur une révélation. Rémi Brague multiplie les constats sur des différences fondamentales entre le christianisme et l’islam. Et il finit par s’interroger, sans langue de bois, sur les dangers pour l’humanité d’une religion qui verrait en Dieu le seul législateur légitime.  

Les quatre derniers chapitres, consacrés à la liberté et à la violence, sont plus concrets, parfois plus provocateurs.

On décrit en France la laïcité comme une réponse au problème de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. L’Eglise n’a rien à voir avec les phénomènes juifs ou islamiques - que l’auteur étudie également - car y appartenir dépend de l’adhésion à des articles de foi et d’un acte d’entrée (le baptême). Pour Rémi Brague, Eglise et Etat ne se sont pas séparés, tout simplement parce qu’ils n’étaient pas unis ! Tout juste a-t-on vu des périodes de coopération. Ceci dit, l’auteur souligne des points de vigilance : négocier les relations, veiller aux empiètements mutuels voire empêcher que la religion ne fasse un avec le politique.

C’est pourquoi le concept occidental de liberté ne peut être examiné sans ses racines bibliques.

Puis Rémi Brague évoque l’image qu’ont les religions d’être violentes ou de favoriser la violence. Il affirme d’emblée que cette généralité vise surtout à ne pas s’interroger sur une religion donnée qu’il cite : l’islam. Il apporte ensuite de la clarté sur la notion de violence.

Il évoque l’attitude des adeptes, les motivations de ceux qui disent commettre des actes de violence  à cause de leur religion (telle est la revendication des terroristes actuels). Finalement, la vision de l’auteur est plus nuancée et moins passionnelle : d’une part il ne faut pas mettre sur le même plan toutes les religions, car toutes n’ont pas les mêmes pratiques et ne prêchent pas les mêmes doctrines d’autre part, il faut distinguer la religion des hommes qui disent agir au nom de cette religion.

Les textes sacrés sont-ils violents ? Rémi Brague apporte une réponse également nuancée : la violence n’est pas la même dans tous les cas et n’entraine pas le même passage à l’acte. C’est à lire !

En conclusion, il faut souligner l’érudition philosophique, historique et théologique de Rémi Brague   tout au long de l’ouvrage. Cependant, on ne peut pas dire que la lecture en soit très difficile, pour autant qu’on se concentre  un peu ! Les références choisies sont là pour éclairer le propos et non lui faire prendre sans cesse des chemins détournés. Le langage est accessible à ceux qui ne sont pas habitués aux œuvres philosophiques.

Cet ouvrage s’adresse à tous ceux qui acceptent de prendre un peu de hauteur pour considérer les problèmes actuels de notre société.

Brigitte Evrard

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