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Où va l'histoire ?

Publié le : 2016-09-05 12:05:27

Où va l'histoire ?

Où va l'histoire?

Discussion autour de

Rémi Brague, Où va l'histoire? Entretiens avec Giulio Brotti

Salvator, 2016, 184p







Objet du livre:


Il nous est tous arrivés de nous demander: "mais où va-t-on?" Avec cette impression qu'on n'y comprend plus rien. Que le tumulte d'événements qui se succèdent, jour après jour, au Journal de 20 heures, n'a finalement pas de sens, et qu'il vaut mieux se replier sur sa petite vie, en attendant la fin. Sous l'angle de la philosophie, mais aussi d'une connaissance très fine du christianisme, le philosophe Rémi Brague nous invite à réexaminer cette question: Où va l'histoire? Professeur émérite de l'Université Paris I, auteur d'une œuvre intellectuelle consistante, il se livre, dans cet ouvrage, à l'exercice de l'entretien avec Giulio Brotti (docteur en philosophie). La formule fonctionne très bien. C'est à un échange intellectuel clair et approfondi que le lecteur est invité, sans superficialité ni obscurité. Après une introduction brossée par Giulio Brotti (p.11 à 18), la première partie "La vie des idées" examine la situation actuelle, marquée par une crise de la mémoire historique (p.18 à 73). La seconde partie examine les enjeux entre religion, temps, vérité (p.75 à 118). Le troisième chapitre se propose d'explorer quelques "malentendus de la modernité", notamment l'erreur commune qui consiste à négliger les apports intellectuels et cultuels considérables du Moyen-Âge (p.119-143). Enfin, la dernière partie s'interroge, à la suite de Michel Foucault, sur l'hypothèse suivante: faut-il "renoncer à l'homme"? Non pas en tant qu'espèce vivante, mais en tant que spécificité singulière au sein du cosmos et du règne animal (p.145 à 181). À force de déconstruire les choses, où s'arrête-t-on?


Où va l'histoire ?

Question posée par ce livre:

Une des questions posées par le livre est celui des conséquences de l'ignorance de l'histoire. Ce n'est pas une question mineure, notamment pour les Français, confrontés depuis plusieurs années à une déstructuration des programmes d'histoire au collège et au lycée. Avec perte du sens de la chronologie, sauts dans le temps sans explication suffisante des chaînes de causalité, au risque de produire de futurs citoyens peu équipés pour élucider le présent, qui n'est autre que le produit du passé. Écoutons l'auteur: "Le danger de l'ignorance de l'histoire est qu'elle fomente inévitablement des reconstructions du passé soit fantaisistes, soit – et c'est bien pire – biaisées par une idéologie. Nos sociétés sont intoxiquées par des histoires officielles qui masquent ce qui s'est vraiment passé, au moyen d'une sélection partiale des dates et des documents (...). Les exemples de reconstructions de ce genre ne manquent pas, dans n'importe quel pays. Ils aboutissent à une sorte de mémoire obligatoire (pire que le 'devoir de mémoire'), sans cesse répétée au moyen de commémorations officielles, mais aussi, de façon permanente, par les statues, les plaques, les noms donnés aux rues ou aux institutions publiques". (p.63-64). L'auteur nous appelle dès lors à la vigilance. À nous de lire, de comprendre, de ne pas nous contenter des kits de pensée tout faits. Contre les mémoires obligatoires, exerçons notre intelligence critique et revenons aux faits, au-delà des discours pré-mâchés. Pas facile? Certes, mais notre XXIe siècle a aussi ses avantages. Grâce à la Révolution numérique, jamais le savoir, y compris la connaissance historique, n'a été à ce point démocratisé, accessible en un clic! Et nos libraires sont là aussi pour nous proposer d'excellents choix de livres d'histoire...


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Question posée au livre: humanisme, ou pas?

Une des questions majeures posées par le livre est de réévaluer la notion d'humanisme. Dans certains milieux chrétiens, le terme n'a pas bonne presse, notamment aux États-Unis, où ce qu'on appelle "l'humanisme séculier" est considéré comme une religion alternative qui sape les fondements du christianisme. Humaniste, dès lors, devient presque un terme stigmatisant. Rémi Brague renverse cette perspective en soulignant qu'à force de déconstruire, la philosophie critique du XXe siècle en est venue à questionner la spécificité même de l'être humain. L'homme serait-il une illusion? N'est-il, finalement, qu'un autre grand primate, sans dessein singulier? Commentant la pensée de Michel Foucault, il fait observer que chez ce dernier, "on retrouve un peu l'attitude de l'enfant gâté qui cherche à éprouver un grand frisson en jouant avec des idées dangereuses. Ou celle de l'intellectuel qui répand des thèses provocatrices sans se préoccuper de leurs conséquences. Malheureusement, il s 'agit d'une habitude très française" (p.147). On ne peut qu'approuver! Brague dépeint aussi Satan, à la suite de Milton, comme l'accusateur de l'homme, celui qui "refuse de croire que l'homme est digne de l'amour de Dieu" (p.153). En réévaluant l'homme et l'humanisme, l'auteur entend contrer ce qu'il estime être des influences délétères, nihilistes, destructrices. Beaucoup de protestants le suivront, mais jusqu'à un certain point seulement. Car dans la conception protestante de l'homme (fondée dans la lecture des lettres de Paul), l'homme n'est effectivement pas digne, par lui-même, de l'amour de Dieu. La dignité n'est restaurée que par l'œuvre de Christ, via la Grâce seule (et non pas seulement une Grâce qui coopère). Ainsi, l'amour de Dieu est donné sans limite. Au bout du compte, Rémi Brague nous invite, par une réflexion d'une très grande richesse argumentaire, à peser l'enjeu d'un possible humanisme chrétien, entre deux extrêmes: un monde totalement centré sur l'homme (ce que certains appelle "humanisme séculier"), et un monde qui déconstruit les repères anthropologiques au point d'en finir avec ce qui fait le meilleur de notre singularité humaine.



Sébastien Fath, GSRL (EPHE/CNRS)

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