Reinhold Niebuhr - La lucidité politique d'un théologien américain

Publié le : 2017-05-15 12:44:06
Catégories : Recensions

Reinhold Niebuhr - La lucidité politique d'un théologien américain

Reinhold NIEBUHR

«  La lucidité politique d’un théologien américain »

Collection Figures protestantes aux Editions Olivétan

2017 - 158 pages - 14 €





Voici enfin un ouvrage en français consacré au théologien américain Reinhold Niebuhr, pratiquement inconnu en France, et pourtant d’une brûlante actualité puisqu’il il représente le type même d’une théologie en prise directe avec les questions sociales, politiques et militaires. D’une matière dense, la pensée multiforme à la fois chrétienne et politique de ce protestant, Henry Mottu arrive brillamment à nous en proposer une approche agréable et passionnante.



Le livre est divisé en six chapitres qui parcourent les grandes étapes de la vie de Reinhold Niebuhr à savoir:



Chapitre 1 : biographie,

Chapitre 2 : une éthique du changement social,

Chapitre 3 : la question du pacifisme,

Chapitre 4 : le tournant théologique,

Chapitre 5 : la défense de la démocratie,

Chapitre 6 : la prière de la sérénité.



Né le 21 juin 1892 dans le Missouri, fils d’un pasteur luthérien allemand émigré et d’une mère, fille de missionnaire, il fit des études de théologie qu’il arrêta prématurément, pour devenir pasteur dans plusieurs paroisses dont la plus marquante, voire capitale pour lui, fut celle de la ville ouvrière de Detroit à partir de 1915. En effet, c’est là qu’il prit conscience de l’interpellation adressée au christianisme par l’injustice sociale. Comme le précise Henry Mottu il peut dès lors être classé comme «  chrétien progressiste de gauche ».  Il est également pacifiste, une position qu’il affinera toutefois au fil des années. Dans le même ordre d’idée, il considérera par exemple que la lutte armée contre les nazis est juste, alors qu’il manifestera sa réprobation envers la guerre au Vietnam. Il écrira sur ces thèmes pacifisme et guerre plusieurs articles. 



Reinhold Niebuhr - La lucidité politique d'un théologien américain

C’est toujours à Détroit qu’il découvre le conflit entre l’Evangile et le monde, les contradictions entre le travail et le capital, enfin les problèmes raciaux. Il souligne que le moralisme est impuissant à se mesurer avec le mal social et à traiter les vrais problèmes religieux, car il n’arrive pas à rendre compte de la vraie source et de la nature du péché.

A ses yeux, seule une religion de la Révélation fait accéder à la véritable connaissance du péché et fait prendre celui-ci au sérieux. Péché et grâce sont les grands thèmes de sa théologie.

De plus en plus, il scrute les Ecritures et insiste sur la portée sociale et politique de la critique des prophètes, notamment Amos, Ezéchiel, Esaïe et Jérémie. Il estime également que la loi d’amour du Nouveau Testament implique un principe de critique sociale. Niebuhr estimait que « seul un christianisme prophétique sauverait le monde ». Selon lui, des minorités prophétiques devraient dénoncer, dans chaque pays, les injustices et les idéologies véhiculées par certains en vue de leurs intérêts personnels.

Dès 1928, il est appelé à enseigner l’éthique et la philosophie de la religion à l’Union Théological Seminary située à New York. Il y restera jusqu’à sa retraite en 1960. Toujours selon Henry MOTTU : « Il fera de sa position de professeur une sorte de point d’appui lui servant d’observatoire de tous les grands mouvements d’idées de l’époque ».Il adhère au parti socialiste en 1929, année du krach boursier de Wall Street. Son socialisme est plutôt de type social-démocrate et non marxiste.



A partir de 1935, influencé par son frère Richard et par la pensée de Karl Barth il revient plus résolument vers la théologie. Bien que ne partageant pas les idées du théologien bâlois en matière d’exégèse des textes bibliques, avec notamment cette notion récurrente du Dieu «  Tout Autre », à la fois proche et lointain de l’homme pécheur, il le rejoint néanmoins dans sa lutte contre le nazisme.

En 1930-31 il a pour étudiant un certain Dietrich Bonhoeffer qui deviendra plus tard célèbre, lui aussi, pour sa résistance face à Hitler et sa mort en martyr le 9 avril 1945 à Flossenbürg. Voir en appendice le magnifique témoignage de Reinhold Niebuhr intitulé «  La mort d’un martyr » paru dans Christianity and Crisis et daté du 25 juin 1945.



Nous noterons encore, sa participation aux conférences du Conseil œcuménique des Eglises à Amsterdam en 1948 (création) et Evanston 1954.



Enfin, victime d’une attaque cérébrale en 1952, il reste affaibli et raconte dans un texte autobiographique sa vie en tant que malade, son activité désormais réduite, mais il tient à mentionner trois de ses engagements majeurs de cette période : "le mouvement des droits civiques promouvant des progrès démocratiques pour notre minorité noire, contre la guerre du Vietnam, enfin, la coopération entre les trois religions bibliques (catholique, protestante et juive)".



Il meurt le 1er juin 1971 dans le Massachusetts.



Arrivé au terme de notre réflexion sur Reinhod Niebuhr, il nous faut poser la question de savoir si ce théologien a inspiré des personnalités. La réponse est flagrante en ce qui concerne Martin Luther King et les intellectuels Noirs à sa suite. Et puis, plus récemment l’ancien président Barack Obama qui a pu dire que Niebuhr «  était l’un de ses philosophes favoris ».



A contrario, Reinhold Niebuhr a-t-il eu des maîtres intellectuels ?


Là aussi nous répondrons par l’affirmative. Nous citerons simplement Sören Kierkegaard pour sa notion du péché, de l’angoisse et son analyse sur le moi humain. Karl Marx pour sa sensibilisation à la dimension sociale de l’existence humaine, aux structures économiques, politiques, et au problème des luttes sociales. Martin Luther pour son interprétation du Nouveau Testament qu’il trouve « profonde ». Jean Calvin qui a proposé dans ses écrits théologiques une certaine forme de doctrine sociale et politique. Toutefois, Reinhold Niebuhr est globalement assez critique envers ces deux réformateurs .Enfin, Augustin d’Hippone dont il se dit au moins redevable quant à son réalisme social et, la distinction qu’il fait entre la finitude et le péché qui procède ultimement de la liberté humaine.




Que conclure, sinon que cet ouvrage est indispensable pour qui veut découvrir ou bien approfondir la pensée multiforme d’un théologien, nourri notamment par les prophètes bibliques et surtout, constater qu’il a été le grand penseur politique de son temps, que ses orientations théologiques sont toujours d’actualité et que finalement il est indiscutablement un théologien majeur du XXème siècle et……..encore aujourd’hui.



Henry Mottu, pasteur et professeur de théologie pratique à la Faculté autonome de théologie protestante de l’Université de Genève jusqu’en 2004, a également enseigné la philosophie de la religion comme professeur invité à l’Union Theological Seminary de New York dans les années 1970.



Par son livre ,il nous propose de façon magistrale de nous mettre en route avec lui pour suivre la vie et la pensée de Reinhold Niebuhr.

Daniel MASSON

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