Nos frères, les Pères du désert , un voyage en terre étrangère.

Publié le : 2019-06-21 19:28:17

Nos frères, les Pères du désert , un voyage en terre étrangère.

Nos frères, les Pères du désert

Daniel Bourguet

Olivétan

184 pages

2019

16€



"Ami lecteur" je devais faire pour toi la recension du dernier livre de Daniel Bourguet. Il n’en sera rien. Par contre, je vais te faire une confession : j’ai compris tout à nouveau en lisant ce livre pourquoi l’on dit que les voyages en terre étrangère ouvrent des espaces nouveaux en nous.


Je le savais pour les voyages ; quant aux livres, ils sont plus que des amis pour moi depuis que du haut de mes treize ans, j’ai découvert le parfum enivrant et poussiéreux du bibliobus de mon village… Alors, quoi ? Ami lecteur, suis-moi pendant quelques instants, afin que je t’explique par quels dédales intérieurs je suis passée à la lecture de ce livre difficilement résumable :  

Un grand nombre de lecteurs assidus des bibliothèques de théologie ou des librairies protestantes, connaissent les livres de Daniel Bourguet, ce pasteur protestant devenu plus ou moins ‘ermite’ dans les Cévennes.

La série ‘Veillez et priez’ des Editions Olivetan nous a permis de méditer aux côtés des hommes et des femmes qui avaient le privilège d’assister aux retraites qu’il organise une fois par an, notamment en conservant dans ses livres le style oral de ses contributions.


L’écriture de Daniel Bourguet (je peine à imaginer sa voix) est donc très particulière, simple et profonde à la fois. On croirait presque qu’il est là, assis à côté de nous. C’est ainsi qu’à mi-voix, il m’a amené à faire face à des mécompréhensions de textes si souvent entendus qu’ils en étaient devenus stériles, lisses comme des étangs gelés. Chacune de ses publications a toujours été une fête pour moi pendant laquelle je dégustais chacun des mots qui rendaient pour moi aux mots de l’évangile, la fraicheur d’une première lecture.


Quelle surprise alors de découvrir ce nouveau livre qui s’attaque, non plus à une partie des Ecritures, mais aux écrits des pères de l’église…  Tout étudiant en faculté de théologie a entendu parler d’Athanase ou d’Antoine. Tous, nous avons survolé cette tranche de l’histoire du christianisme avec plus ou moins de bonheur, plus ou moins d’ennui, voire de décrochage de mâchoires. Je suis néanmoins persuadée que seul un tout petit nombre a pris le temps d’aller ‘écouter’ ce que ces hommes d’un autre temps disaient, ce qu’ils vivaient. Je n’en fais pas partie. La tradition protestante ouvre à une autre manière de vivre l’Evangile que celle du retrait dans le silence des déserts ou des lieux clos.



Aussi je réalise que le livre que Daniel Bourguet nous offre ici, ’Nos frères les Pères du désert’, comble dans ma vie ce qui ressemble fort à une lacune : Si mon enracinement tardif dans la tradition protestante m’a toujours empêché de les considérer comme des ‘Pères’, ce qui semble somme toute assez  normal, je dois bien reconnaitre que je n’ai jamais réussi non plus à considérer ces hommes comme ‘mes frères’ dans la foi.


Daniel Bourguet introduit son livre avec quelques réflexions d’ordre général, dont celle-ci : « Au cours des siècles, des hommes et des femmes, remplis d’amour pour Dieu, n’ont pas cessé de prier et de méditer les Ecritures ; c’est ainsi que par la grâce de l’Esprit saint s’est tissé entre eux et nous une magnifique communion, à laquelle nous sommes souvent trop peu attentifs. » Je ne peux qu’acquiescer et cela m’interroge…



Mais je n’ai pas le temps de creuser ce point d’interrogation, ma lecture m’amène de surprise en surprise lorsque je constate que la manière de procéder de l’auteur ne change pas  en passant du texte sacré à ces ‘textes profanes’: Il utilise les mêmes ‘mastications des mots’ d’Athanase, d’Antoine (et de tous les autres ‘Abbas’ qu’il nous présente : Lucius, Isaac, Moïse et Sisoès) qu’il a utilisées pour les mots du Christ dans ‘le dernier entretien avant la croix’, par exemple. Et il en retire la même substantifique moelle… La même puissance de vie…


Apophtegme après apophtegme (oui, je sais, c’est un mot barbare, mais c’est ainsi que l’on nomme les tout petits bouts de récits ou de paroles des pères), l’auteur nous fait passer derrière le voile de propos en apparence anodins pour nous révéler (dans le sens premier  du terme, enlever le voile et mettre en lumière) le cœur de ces hommes qui avaient tout abandonné pour vivre dans le désert afin de mieux y rencontrer Dieu. Certains de ces pères étaient réputés avares de mots et pourtant nombreux étaient les hommes d’antan qui cherchaient leur présence, leurs sentences, espérant y trouver une direction, une réponse à leurs questions.


Souvent en lisant ce livre, j’ai eu le sentiment que le temps s’arrêtait de couler, ou plutôt d’entrer en contact avec une ‘autre dimension’ dans laquelle le temps avait une autre valeur.  Un peu comme si je me trouvais dans un désert finalement, coupée de tout, mise en face de personnes ‘bizarres’ qui de plus parlaient un autre langage que le mien. Les mots de Daniel Bourguet agissaient alors comme le fait la main ferme et douce d’un parent qui conduit son enfant à travers les méandres d’un bois sombre. Ils m’ont dirigé vers l’essentiel, vers le cœur de ces hommes devenus illustres parce qu’ils s’étaient retirés de la société d’alors pour vivre autre chose.


L’humilité, premièrement ! Ce mot revient régulièrement, de manière quasi entêtante, tintant doucement à la manière d’un clocheton de campagne pour nous rappeler que ce ne sont pas les choses les plus fortes, les plus denses ou criantes, les plus belles, qui sont les plus vraies selon Dieu.  Pas les hommes les plus en vue, les plus bruyants qui sont les plus influents. Et que même ce que nous reconnaissons aujourd’hui comme étant de l’humilité pourrait bien ne pas en être…


La persévérance, deuxièmement. Comment ne pas être touchée par les mots de ces anciens qui finalement combattaient le même combat intérieur que nous et qui malgré les immenses difficultés que connaissaient leurs sociétés, ont su trouver un chemin vers le Christ, une manière particulière de vivre leur foi en s’adaptant à leur époque.


Tout cela me fait dire : Quel beau livre, décidément ! Je n’ai qu’un seul regret aujourd’hui, c’est de ne pas être allé plus tôt écouter les mots de ces hommes  qui avaient refusé le monde dans lequel ils vivaient pour en chercher un autre. Mais les aurais-je entendus comme Daniel Bourguet me les a fait entendre ? Je n’ai pas de réponse à cette question…


Finalement, l’auteur, ermite de son état, a joué pour moi le même rôle que les pères du désert ont joué pour leurs contemporains, celui d’un pédagogue, d’un ouvreur d’univers.



Qu’il en soit remercié !




Joëlle Razanajohary

(Auteure du livre "Qui nous roulera la pierre")

Fondatrice du blog Servir ensemble

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