Le plein silence, un ouvrage de l'oralité

Publié le : 2018-06-26 11:03:10
Catégories : Recensions

Le plein silence, un ouvrage de l'oralité

Cette semaine, nous poursuivons notre série à la découverte des livres de Marion-Muller Colard avec son dernier livre, Le plein silence chroniqué par l'un de nos blogueurs, Laurent Descos.


Une fois n’est pas coutume, nous ne résistons à présenter Marion Muller-Colard de manière académique et (pléonasme ?) un peu froide. Ceci, parce qu’elle appartient sans doute davantage à la littérature qu’à l’essai théologique même si nous rappelons volontiers qu’elle est tout à la fois écrivaine et théologienne protestante. Mais son parcours académique témoigne lui-même de la sensibilité de l’auteur, et de la personnalité qu’on lui connaît : titulaire d'un doctorat de la Faculté de théologie protestante de Strasbourg, Marion Muller-Colard a consacré ses années de recherche au livre de Job, livre de sagesse par excellence dans le canon biblique et de grande qualité littéraire.


Le plein silence

Marion Muller-Colard

Labor et Fides, Genève, Suisse

88 pages

16€


Sagesse, et qualité littéraire : les livres de Marion Muller-Colard montrent une approche théologique bien moins dogmatique que poétique, ce dont on lui sait gré : ce goût de l’esthétisme et de l’ouverture est très reposant pour le lecteur.

Esthétisme, ouverture et repos, c’est d’ailleurs ce qu’elle nous offre avec Le plein silence. Ce petit livre est en premier lieu simple et beau. Il se présente sous un format tenant dans une main, est agréable au touché et à la vue.

Agrémentée des aquarelles de Francine Carrillo parsemées ça et là, la mise en page elle-même invite à la méditation : c’est elle qui ponctue le texte par des retours à la ligne plutôt que par des points ou des virgules, lesquels peuvent probablement se compter, tout au long des 84 pages de l’ouvrage, sur les doigts d’une main.

Tout ceci sert bien sûr le propos du livre : la retraite de l’auteur dans un centre jésuite au pied de la Chartreuse, à l’écoute huit jours durant des exercices spirituels de Saint Ignace de Loyola. Marion Muller-Colard découvre là, dans le jeûne et le silence, un Dieu « maître en arts martiaux » de qui elle va apprendre en se soustrayant « au bavardage utile du monde utilitaire » et des « voix qui nous commandent ». Portant un regard introspectif, elle partage cette expérience en tentant de la faire vivre à son lecteur non sans un certain succès : ouvrage de peu de mots, Le plein silence est quasiment une expérience de jeûne littéraire.

Ce livre donne envie de mastiquer les phrases une par une, lentement, de façon à s’en imprégner comme on le ferait de l’unique bol de soupe claire de la journée :



« Le peu suscite l’abondance

Comme le grain de sel

éveille durablement ma bouche

un seul mot

me comble

une journée durant



Jamais je n’ai su si clairement

que le développement cellulaire du manque

ne s’agite que dans le trop

Présentez-lui le vide

et le manque se dérobe aussitôt »



Peut-être aurez-vous perçu à travers cet extrait à quel point, et assez paradoxalement compte tenu de son titre, Le plein silence est un ouvrage de l’oralité. Nous avons pris plaisir à le lire à voix haute, lentement, respectant les coupures et les silences proposés par la mise en page, bien plus enclin à écouter les mots qu’à les lire. Mais c’est un paradoxe fidèle au livre lui-même et, plus encore, à l’expérience décrite : le plein silence n’est-il pas précisément ce qui permet l’écoute véritable ? Que se passe-t-il en moi, que se passe-t-il au dehors : bien des choses sont dites lorsque l’on se tait.



Cet ouvrage ravira toutes celles et tous ceux pour qui la beauté et le coeur sont autant de voies légitimes pour s’approcher du divin, et pour qui la valeur d’un livre ne se mesure pas tant au nombre de mots utilisés qu’à leur densité.



Laurent Descos




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