Le christianisme, l'islam et les brigands

Publié le : 2016-05-23 12:09:44

Le christianisme, l'islam et les brigands

Le christianisme, l'islam et les brigands

Discussion autour de

Quand les soufis parlent aux chrétiens. À la rencontre d'un islam fraternel

Alberto Fabio Ambrosio

Paris, Bayard, 2016, 234p




Objet du livre:

«Le plus court chemin pour relier les êtres, c'est la profondeur». Cet aphorisme de Paul Ricœur pourrait servir de fil directeur pour le bel ouvrage qu'Alberto Fabio Ambrosio nous propose. Dominicain, professeur et chercheur, l'auteur est un familier d'Istanbul, capitale de la Turquie contemporaine. Il connaît intimement le soufisme, islam mystique et spirituel sur lequel il jette ici un regard amical, fraternel et aiguisé(1). À partir d'une connaissance fine des traditions soufies, il nous propose un décentrement rafraîchissant, au-delà du tintamarre médiatique qui caricature et simplifie, au risque d'enfermer chacun dans une identité-refuge où le sens du prochain se dilue. Sa tentative est globalement convaincante, en dépit de quelques maladresses(2) ou clichés(3). Écoutons-le: «à l'heure actuelle, nous autres chrétiens et Européens non seulement sommes tentés par l'islamophobie mais encore avons tendance à considérer cette religion comme un véhicule de guerre et de terreur, sur la foi d'événements qui semblent confirmer cette thèse. Et pourtant! Quand on étudie le soufisme, partie précieuse de l'islam, qu'on ne veuille ou pas, on découvre une telle spiritualité de l'amour pour Dieu, d'une passion divine pour le Créateur, qu'il ne nous est pas possible d'y rester indifférent» (p.170)

Porté par cet élan, l'auteur nous invite, en introduction, à découvrir l'islam prochain via son versant mystique (p.9 à 14). Dans le chapitre 1, il présente «la parabole du dialogue» (p.15 à 49), à savoir la parabole évangélique du Bon Samaritain, au travers de laquelle il comprend l'islam comme le prochain, défiguré par des brigands, auquel il s'agit de tendre une main secourable. Mais il ne s'agit pas de se positionner uniquement en tant que personne qui aide. Le chrétien a besoin du musulman, comme le musulman a besoin du chrétien. Il doit y avoir «égalité» dans la «relation d'aide» (p.31). Dans le chapitre 2, l'auteur propose ensuite une «approche plurielle» de l'islam, où il contextualise la spécificité soufie, marquée par la mystique, la contemplation, l'exercice spirituel, loin des dogmatismes (p. 51-81). Il voit dans le soufisme «une partie importante de l'avenir musulman» (p.81). Pourtant, il fait observer dans le chapitre 3 (p.83 à 130) que l'islam majoritaire n'a souvent pas ménagé la différence soufie, qu'il nous fait découvrir en détail grâce à une remarquable connaissance des textes spirituels. «Le chemin est la charpente de l'intériorité du soufi, car toute sa vie est modelée selon une voie qui conduit à l'unité» (p.115-116).

Le chapitre 4, intitulé «Le christianisme, prochain de l'islam» (p.131-178), déplace la focale. Observant que «les religions, surtout les monothéismes, mieux connus, éprouvent de la difficulté à s'accueillir mutuellement» (p.132), Alberto Fabio Ambrosio invite à une «intelligence pluraliste» et un rapprochement mystique. Le dialogue islamo-chrétien est promis, sur ces bases, à de fécondes convergences esquissées dans le dernier chapitre, à caractère prospectif, qui joue sur la polysémie de «prochain»: à la fois comme proche (espace relationnel) et bientôt advenu (espace-temps). La conclusion (p.207 à 215) ne se limite pas à reprendre les points forts de l'ouvrage. Elle appelle à un véritable «front commun des amis», bouclier «contre les brigands de toute espèce» (p.212). Non pas une amitié de surface, mais celle de ceux qui savent parler la «langue du cœur» (p.209) qui permet, par-delà les dogmes et les diktats, de changer la dualité en unité. Comme s'il peinait à prendre congé du lecteur, l'auteur poursuit par un épilogue plus personnel (p.217 à 228) où il revient sur son long séjour d'une douzaine d'années à Istanbul, socle d'expériences humaines qui lui fait espérer une «proximité porteuse d'un espoir du futur» (p.223). Une ample bibliographie, très précieuse pour aller plus loin, complète l'ouvrage (p.225-231).

Quand les soufis parlent aux chrétiens

Question posée par ce livre : le christianisme, prochain de l'islam (et vice & versa)

La question majeure posée par le livre, est celle du rapport d'altérité entre christianisme et islam via la grandiose «voie mystique» soufie(4). Elle est salubre! Dans un contexte marqué par un durcissement des identités, comment bâtir des ponts plutôt que des murs? À force de se barricader dans ses certitudes, l'autre finit par devenir étranger, voire extérieur à la communauté des humains: le pire devient alors possible. On ne tue pas son prochain. Éliminer la plausibilité du prochain permet de nourrir la haine, de nier autrui. Les «brigands» dont parle l'auteur entendent empêcher la possibilité de se voir «soi-même, comme un autre», et réciproquement (Ricœur). Inversement, reconnaître en l'autre mon prochain appelle à la relation, à l'entraide, comme la Parabole évangélique du Bon Samaritain, décortiquée par l'auteur, nous le rappelle.

Quand les soufis parlent aux chrétiens constitue, de ce point de vue, un précieux sésame pour avancer, au-delà des peurs. L'ouvrage ne nous prend pas de haut. L'auteur nous invite, par petites touches, à une intimité plus grande avec ce qu'il considère être le meilleur de la mystique musulmane, au-delà des sédimentations dogmatiques et des étiquettes confessionnelles. On découvre, chemin faisant, un autre visage de l'islam, des auteurs méconnus, des textes rares et magnifiques, tels ceux de Rabi'a la recluse, qui s'adresse à Dieu et l'interpelle ainsi: elle espère «l'enlèvement de tes voiles, afin que je Te voie» (Rabi'a, Les chants de la recluse, citée p.170). Et que dire de ce cri mystique de Mansûr Hallâj: «C'est dans l'instance suprême de la Croix que je mourrai! Je ne veux plus aller ni à La Mecque, ni à Médine» (Mansûr Hallâj, Diwân, cité p.140).

Attentif à éviter tout regard paternaliste, ou la tentation de se poser trop vite en «aide» d'un islam blessé, l'auteur nous appelle à un travail de relation fait de finesse, de persévérance, de proximité et de durée. Il ne cesse, à raison, de mettre en garde le lecteur chrétien contre la tentation de réduire l'altérité musulmane à une infériorité qu'il s'agirait d'élever. Il rappelle à juste titre, au passage, qu'«une "charité" présente chez mes amis musulmans ne le cède en rien à celle de mes frères chrétiens» (p.162). Il invite à une conversion du regard, pour voir le musulman comme son prochain, mais aussi pour se voir comme le prochain du musulman.

Dans cette perspective, on appréciera, à la fin de l'ouvrage, l'apport de l'expérience interreligieuse de Pierre Claverie, évêque d'Oran en Algérie, qui met l'accent sur «la maîtrise des distances» dans les rencontres islamo-chrétiennes(5). «Il faut apprendre à maîtriser, apprivoiser et gérer les distances pour qu'elles diminuent, mais dans un respect profond de l'autre» (p.208). Attention à la familiarité factice, qui peut écraser l'altérité au lieu de la respecter!

Quand les soufis parlent aux chrétiens

Question posée au livre: éviter le mirage du «bon» et du «mauvais» islam

En retour, l'interpellation majeure que l'on souhaiterait adresser à l'auteur est la suivante: en opposant l'islam fraternel du soufisme aux «brigands» soupçonnés de dénaturer l'islam, l'auteur ne nourrit-il pas involontairement ce qu'il souhaite explicitement combattre, à savoir la fermeture à l'autre? Alberto Fabio Ambrosio est le premier à savoir que le soufisme n'est pas tout l'islam (cf., notamment, le chapitre 4 de l'ouvrage). Il n'en représente même qu'une partie très réduite. À surévaluer le rôle de la spiritualité soufie dans une dynamique d'interconnaissance et de résolution des conflits, ne contribue-t-il pas, après bien d'autres, à pointer du doigt les traditions majoritaires de l'islam? Ces dernières sont fondées sur des régimes d'orthodoxie et d'orthopraxie qui subordonnent la spiritualité au contrôle social. Elles n'en sont pas pour autant hermétiques à la mystique, à la rencontre, au dialogue, à l'amitié, même si l'on peut trouver, en leur sein, des logiques de fermeture et de haine de l'autre, comme la tragique actualité du djihadisme international en témoigne. Dans le même ordre d'idée, on peut se demander s'il faut emboîter le pas à l'auteur quand il affirme que «l'exclusion théologique et spirituelle représente une difficulté majeure lorsqu'on veut aborder deux traditions religieuses» (p.133). On comprend bien que l'exclusion n'est pas l'ouverture, et qu'elle peut poser problème. Cependant, rappelons que le principe de toute foi monothéiste est d'affirmer une voie de salut, donc de tendre à écarter relativisme et inclusivisme, ce qui passe par une forme d’«exclusion théologique et spirituelle». Mais cette exclusion n'est pas forcément indifférence, ni manque d'amour. Il convient de réaliser qu'au-delà de la théologie qui exclut, il y a, dans les positions exclusivistes, le partage d'un même rapport psycho-social à la vérité (l'idée qu'il y a UNE vérité et que cette vérité est fondamentale). Cette proximité psycho-sociale peut fort bien rapprocher davantage dans un dialogue vrai et respectueux qu'un inclusivisme postmoderne qui relativise les différences théologiques ou spirituelles.

Sur un autre plan, rappelons que par le passé, l'islam soufi a souvent été instrumentalisé par les puissances coloniales, en tant que «bon» islam, spirituel, peu normatif, prétendument peu politisé. Les confréries soufies, notamment en Algérie, ont fait l'objet d'attentions intéressées de la part des tutelles occidentales, en tant que relais potentiels, voire même «opium du peuple», détournant les fidèles, par la mystique, des enjeux du siècle(6). Au Sud du Sahara, le soufisme a parfois été instrumentalisé de la même manière, même si toutes les confréries sont loin d'avoir trempé dans la compromission coloniale(7). Dans le contexte perse et turc, n'oublions pas non plus les logiques de soft power confrérique mêlant parfois soufisme et franc-maçonnerie, étudiées par Thierry Zarcone (8). Alberto Fabio Ambrosio ne saurait être soupçonné d'ignorance sur ces questions. Mais son expérience centrée sur la Turquie ne le conduit-elle pas à sous-évaluer ce danger de prolonger, à son corps défendant, le cliché colonial et post-colonial du gentil soufi nécessairement tolérant? Le soufisme, dans cette perspective, serait cet islam idéal que le chrétien d'Occident entendrait favoriser, avant et après la colonisation, face aux «brigands» de toutes sortes.

Mais l'auteur lui-même, au fil de son ouvrage, sait trop bien ce que cette réduction risque d'entraîner: l'exclusion d'une large partie de celles et ceux avec lesquels on souhaite explicitement se rapprocher. Or le prochain ne se choisit pas. Il est là, qu'on le veuille ou non, dans sa différence. Par ses ressources multiples, le soufisme peut, certes, jouer comme une clef de décloisonnement, parmi d'autres. Mais à condition d'éviter le piège du «bon» islam contre les méchants. Car au fond, tout bien réfléchi, devant la perfection du Divin, ne sommes-nous pas tous des brigands?



Sébastien Fath, GSRL (EPHE/CNRS)

Retrouvez les excellents articles de Sébastien Fath sur son blog 




1. Il a consacré sa thèse de doctorat aux derviches tourneurs au XVIIe siècle, comme il l'indique dans l'épilogue de son ouvrage (p.218).
2. Évoquer la «solidarité avec les uns et avec les autres, musulmans ou Français touchés par un tel deuil» (p.12), peut laisser croire qu'on est Français ou musulmans, alors que des millions de Français sont aujourd'hui musulmans, comme d'autres sont chrétiens, bouddhistes, juifs ou athées.
3. Affirmer que «vivre en Orient signifie apprendre non seulement la soumission, mais encore une certaine endurance face à la vie» (p.13) apparaît quelque peu réducteur. Vivre en Orient, c'est apprendre la soumission ? Cette essentialisation de l'Orient fera froncer les sourcils de bien des acteurs ou soutiens des printemps arabes.
4. Voir Thierry Zarcone, Le soufisme, voie mystique de l'islam, Paris, Poche/Gallimard, 2009.
5. Pierre Claverie, Petit traité de la rencontre et du dialogue, Paris, Cerf, 2004.
6. Pierre-Jean Luizard (dir), Le choc colonial et l'islam, Paris, Gallimard, 2006.
7. Adriana Piga, Les voies du soufisme au Sud du Sahara, Paris, Khartala, 2006.
8. Thierry Zarcone, Secrets et sociétés secrètes en Islam. Turquie, Iran et Asie centrale, XIXe- XXe siècles. Franc-Maçonnerie, Carboneria et confréries soufies, Milan, Archè, 2002.




Illustration : Soufis en extase, miniature moghol, Muhammad Nadir al-Samarquandi,XVIIème


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