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La sainteté au milieu des activités les plus ordinaires

Publié le : 2020-09-17 12:36:12
Catégories : Recensions

La sainteté au milieu des activités les plus ordinaires

Francine Carrillo est théologienne, elle a effectué ses études de théologie à Genève et à Tübingen. Engagée dans l'œcuménisme, elle a participé activement à l'animation d'une groupe œcuménique pendant quelques années, puis elle a exercé le pastorat dans la paroisse de Champel en Suisse. Elle s'est aussi attaché à renouveler la pratique de la méditation et de l'accompagnement spirituel dans la tradition protestante. Son écriture est originale, poétique et cela se retrouve à chaque page de ce livre.  

 

 

S'il fallait résumer la thèse de ce livre c'est que nous n'avons pas à choisir entre les deux postures spirituelles que l'on oppose souvent : celle de Marthe pour l'action et l'engagement et celle de Marie pour la contemplation. Les deux ne sont ni antagonistes, ni même complémentaires, elles correspondent à des étapes de la croissance spirituelle car en définitive nous sommes tous conviés à la "contempl'action" (p. 10 un néologisme de F. Cassingena-Trévédy). En chacune de nos vies "... Marie a besoin de Marthe comme Marthe a besoin de Marie ! Méditer et entreprendre ne s'opposent pas, mais deviennent vrai l'un par l'autre." (p. 115). 

 

 

J'aimerais que vivre tu apprennes

Une lecture de Maître Eckhart

Francine Carrillo

collection Petite Bibliothèque de Spiritualité

Labor et Fides

mars 2020

148 pages

16€

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M. Eckhart (1260-1328) dans ce sermon sur Luc 18, 38-42 réhabilite Marthe. Pour lui, elle est plus mature que Marie, n'en déplaise aux commentateurs qui se sont évertués à la discréditer en la décrivant comme une femme super active qui s'éparpille dans de trop nombreuses tâches. Pour expliquer ce commentaire de Maître Eckhart l'auteur lui emprunte d'autres textes : ses "conseils spirituels" et "entretiens" ainsi que d'autres sermons. F. Carrillo reconnait que l'interprétation de M. Eckhart est "une lecture audacieuse" du passage de Luc (p. 36) mais qui répond à certaines attentes spirituelles de notre XXIème siècle comme : "Comment entendre simultanément la rumeur du monde et le murmure de l'Esprit" (p. 17). 

 

 

 

 

M. Eckhart souligne que c'est bien Marthe la première qui accueille Jésus puisque c'est elle qui l'introduit dans sa maison ce qui est à l'époque plutôt insolite dans le judaïsme. C'est toujours elle qui dialogue avec Jésus pour tenter de décoller Marie d'une communion-fusion emprisonnante pour ne pas dire empoisonnante qui lui fermerait la porte en vue d'une croissance dans la maturité spirituelle. Si Marthe intervient auprès de Jésus ce n'est pas parce qu'elle serait agacée mais c'est par "bienveillance" comme le dit M. Eckhart car "Marie risque de se laisser posséder par sa délectation" (p. 55). Or la contemplation ne doit pas nous conduire à l'isolement mais à une "ouverture et extrême attention aux êtres et aux choses..." (p. 81). 

Tout en appréciant bon nombre de propositions de M. Eckhart que relève F. Carrillo comme le détachement (le chapitre 10 "Entreprendre sans se laisser entraver") ; la liberté dans l'agir (le chapitre 11 "l'agir sans pourquoi").

 

Je ferai trois commentaires non pas sur l'interprétation de M. Eckhart de ce passage de Luc, mais sur la réception de ce commentaire par notre auteur : 

 

1) F. Carrillo aime déconstruire les mots en les découpant pour leur donner un sens nouveau

 

Ainsi le mot "commentaire" devient "comment-taire ?" (p. 19) pour expliquer qu'avant de dire quelque chose sur un texte il faut apprendre à l'écouter ; "s'émouvoir" devient "s'é-mouvoir" (p. 43) au sens du mouvement pour expliquer la nécessité du déplacement de sens et donc d'un nouveau questionnement ; le détachement la "dé-prise" qui seule permet l'émergence de l'heureuse et bienvenue "sur-prise" (p. 74). On peut penser que c'est heureux dans la mesure où cette technique d'écriture stimule notre attention et nous éveille à un sens nouveau, mais elle pose aussi la question de l'articulation langage-sens car elle donne à croire qu'il y a toujours un métalangage qui dépasse le sens y compris celui que l'auteur a exprimé. Concernant le texte biblique c'est une question d'herméneutique fondamentale car s'il y a toujours du sens caché il se pourrait qu'au bout du compte il n'y ait plus du tout de sens. M. Eckhart ne déconstruit pas les mots pour leur donner un autre sens mais il utilise l'allégorie comme par exemple la "maison" de Marthe qui accueille Jésus qui est l'âme croyante (cf. Thérèse d'Avila). Il est vrai qu'il use et peut être aussi abuse des paradoxes afin de susciter un électrochoc dans la conscience de ses auditeurs et les mots peuvent dès lors prendre une autre dimension mais c'est dans le cadre du paradoxe.

 

2) L'anachronisme théologique

 

Une lecture de M. Eckhart qui correspond plus aux préoccupations de notre époque. Par exemple : peut on rapprocher M. Eckhart de la pensée de D. Bonhoeffer (p. 94) sur l'idée de vivre la foi "sans Dieu" ? Effectivement l'un comme l'autre cherche à nous interpeller sur le danger de domestiquer Dieu et donc de se fabriquer un dieu-idole à notre image. La mise en garde est salutaire ! Pour autant, je ne suis pas convaincu que M. Eckhart emprunte la même voie que D. Bonhoeffer ni même qu'il met dans cette expression la même chose, lui qui croyait en une habitation trinitaire de Dieu dans l'âme humaine. D'autre part peut on penser que "cette posture" théologique de M. Eckhart si tant est qu'on l'ait bien comprise "défait les vaines oppositions entre croyants et athées" ? (p. 94). C'est possible mais cela risque d'être au prix de la construction d'un dieu adapté à notre conception de notre siècle qui ne satisfera ni les uns li les autres, un dieu tellement immanent qu'il n'a plus aucune transcendance, un dieu qui n'a que peu de ressemblance avec celui que Jésus-Christ nous présente dans les évangiles. 

 

3) La difficulté de concilier les questionnements de l'intelligence de la foi avec des certitudes théologiques

 

"La foi est avant tout une posture intérieure, pas un discours. Cela ne peut manquer de nous parler en un temps où l'emphase d'un certain langage dogmatique et liturgique peine à rencontrer notre faim" (p. 116). C'est une problématique assez récente dans l'histoire de la pensée elle date de l'époque des lumières et plus précisément du philosophe E. Kant. Ainsi, le dépouillement spirituel auquel nous serions conviés serait une dépossession non seulement d'un pouvoir et d'un avoir sur Dieu ce qui me semble très juste mais aussi une dépossession d'un savoir sur Dieu (p. 92). Du coup quelle serait la nature de la mission de Jésus alors qu'elle est justement de nous faire connaitre celui qui l'a envoyé ? 

 

Le point qui me semble le plus pertinent dans ce sermon et que F. Carrillo souligne à la fin de son ouvrage c'est la conviction que la sainteté peut se vivre au sein même des tâches qui nous paraissent les plus ordinaires.

 

M. Eckhart nous rappelle que la sacralité n'est pas liée à certaines activités dites dévotionnelles : l'oraison, la méditation, le culte ou toutes autres formes de services religieux. On retrouve là un thème cher à la Réforme sur le sens d'une vocation vécue devant Dieu. Tout peut être vécu comme une dévotion car Dieu ne peut se tenir très loin de nous "s'il ne peut rester à l'intérieur, il ne va jamais plus loin que sur le pas de la porte" (p. 123, un passage du sermon cité par F. Carrillo).

 

Un des temps fort du sermon est quand Marthe demande à Marie de se lever pour le service, M. Eckhart commente"J'aimerai que vivre tu apprennes" autrement dit pour être accomplie Marie ne doit pas s'engluer dans la contemplation. 

 

 

Thierry Rouquet

Table des matières

Préface, par Dom Jean-Pierre Longeat, p. 9
Liminaire, p. 13

1. Passer le seuil, p. 19
2. Des sœurs qui font parler d'elles, p. 29
3. Maître Eckhart ou le goût du rare, p. 37
4. « Avec le souci, non pas dans le souci », p. 51
5. Vierge et… femme, p. 69
6. Pour aller plus avant, p. 73
7. Où il est question de visitation, p. 77
8. La tentation de la délectation, p. 81
9. Vivre «sans Dieu», p. 89
10. Entreprendre sans se laisser entraver., p. 97
11. Agir « sans pourquoi », p. 101
12. « L'Unique nécessaire », p. 107
13. Et maintenant…. , p. 113


Annexe. Maître Eckhart, Sermon 86 Intravit Jesus in quoddam castellum…, p. 125

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