La révocation de l'édit de Nantes

Publié le : 2019-01-21 12:24:15
Catégories : Recensions

La révocation de l'édit de Nantes

Philippe JOUTARD

La révocation de l’édit de Nantes

ou les faiblesses d’un Etat

Gallimard (Folio Histoire) - 552 pages - 9,40 €





Philippe Joutard, historien très connu, propose dans son dernier livre une analyse complète et originale de ce triste événement de l’histoire de notre pays. Le sous-titre suggère déjà qu’il s’agit bien d’un échec politique. Ensuite, l’auteur replace cet événement dans le temps des deux siècles qui va de la proclamation de l’édit en 1598 à la première Constitution de 1791. Le livre commence avec le texte-même de l’édit de Fontainebleau, qui révoque celui de Nantes. Il est très bref, avec un court préambule et douze articles, dont le fameux douzième, autorisant le protestantisme dans la sphère privée qui, modèle d’hypocrisie, ne fut jamais appliqué.



La première partie, « Le grand dessein », va de la promulgation de l’édit de Nantes en 1598 à sa révocation en 1685. L’édit de Nantes a comme objectif fondamental de ramener définitivement la paix civile en France après 26 ans et 8 guerres de religion. Il consacre l’équilibre des forces en présence dans l’attente du retour des membres de la Religion Prétendue Réformée (RPR) dans le giron de l’Eglise catholique romaine, alors prédominante. Il s’agit avant tout d’un édit politique, qui accorde en priorité une sécurité matérielle aux deux parties (et notamment pour les protestants, des places de sécurité telles que par exemple La Rochelle). Il entre en application sans problème majeur. Avec des hauts et des bas, inhérents à tout accord de ce genre, l’édit de Nantes est relativement bien respecté pendant plusieurs décennies, notamment sous l’autorité de Mazarin.

Révocation de l'édit de Nantes



Cet état d’esprit conciliant disparaît dès 1661, lors de sa prise de pouvoir effective par Louis XIV. En 1681, début de la terreur, la situation des protestants s’aggrave avec deux mesures phares : majorité à 7 ans pour les enfants protestants, leur permettant ainsi d’opter pour la religion catholique même avec l’opposition de leurs parents, et surtout début des dragonnades. Celles-ci entraînent des conversions massives de protestants qui font penser au souverain qu’il n’y a pratiquement plus de « religionnaires » dans le Royaume, ce qui l’incite, avec l’édit de Fontainebleau pris le 17 octobre 1685, à révoquer celui de Nantes. Philippe Joutard attire alors l’attention du lecteur sur deux points :

  • La révocation est conforme à l’édit tel que l’avait conçu son grand-père, provisoire, en attendant qu’il n’y ait plus qu’une seule religion.

  • Le roi a seul la responsabilité de cette décision, et l’auteur considère, contrairement à la plupart des historiens du XIXe siècle, dont en particulier Michelet, que ni son confesseur, le Père Lachaise, ni son épouse, Madame de Maintenon, n’ont eu d’influence significative sur sa décision.

La deuxième partie, « S’obstiner dans l’erreur », traite des conséquences de l’édit de Fontainebleau. Celui-ci se révéla immédiatement un échec sur tous les plans. D’abord, non seulement il n’y eut pas de nouvelles conversions massives, mais encore le nombre de fugitifs s’accrût considérablement, malgré une répression féroce. Philippe Joutard en évalue le nombre à 180.000, ce qui se situe dans la moyenne des estimations, soit environ 20% des protestants dont beaucoup d’artisans de haut niveau et d’officiers, dont le départ profita aux pays du refuge au détriment de la France.



Ensuite, sur le plan international, la France se trouva isolée. Même Rome manifesta très modérément sa satisfaction, à telle enseigne que Louis XIV, dépité, fit intervenir l’ambassadeur de France pour obtenir un soutien plus ferme, ce qui fut le cas finalement, 7 mois plus tard. Plus rapide, l’Electeur de Brandebourg, Frédéric-Guillaume de Hohenzollern, promulgua le 29 octobre (12 jours plus tard), en allemand et en français, l’édit de Potsdam, véritable « contre-édit de Fontainebleau », qui accueillait les protestants français, à la fureur de Louis XIV.

La révocation de l'édit de Nantes

En France, à côté de l’enthousiasme de certains, tels que Bossuet ou Madame de Sévigné, des voix s’élèvent contre la révocation comme Saint-Simon et surtout Vauban. La fin du règne est marquée par le soulèvement des Cévennes qui pendant deux ans mit en échec la plus grande armée d’Europe.

Curieusement, et contre l’attente générale, la mort de Louis XIV n’entraîna pas l’arrêt des persécutions. Philippe Joutard mentionne à cet effet le retournement total de Saint-Simon. Le régent, Philippe d’Orléans, vraisemblablement tenté par une révocation de la révocation, interrogea le célèbre mémorialiste qui le dissuada, avec succès, de modifier la politique de Louis XIV qu’il avait tant critiquée précédemment !

Le point d’orgue de cette politique est la terrible Déclaration de 1724. La nécessité de sa promulgation manifeste implicitement l’échec de l’édit de Fontainebleau qu’elle aggrave puisque la tolérance pour une pratique privée est implicitement abolie.

Le reste du XVIIIe siècle se passe ensuite, pour les protestants, entre accalmies et durcissements. La dernière femme à être enfermée à la Tour de Constance le fut en 1759 et c’est seulement en 1768 que toutes les prisonnières furent libérées. Philippe Joutard cite le cas d’une petite fille de plus de 7 ans, donc « majeure », enlevée à ses parents en 1786 pour être mise dans un couvent ! A cet égard, Philippe Joutard est très sévère, peut-être trop, à l’égard des philosophes du « siècle des Lumières », et en particulier de Voltaire, obnubilé par le Siècle de Louis XIV.

Finalement, sous la pression des faits, de l’opinion et de Malesherbes, Louis XVI signe en 1787 l’édit de Tolérance qui reconnaît l’existence effective des protestants et leur accorde un état-civil, mais toujours sans autorisation d’exercer leur culte publiquement. Il faudra attendre la Constitution de 1791 pour que, grâce à l’énergie du pasteur Rabaut Saint-Etienne, le protestantisme soit reconnu en France et l’édit de Fontainebleau révoqué de fait.

En épilogue, Philippe Joutard décrit les résonances de cet événement après le rétablissement solide du protestantisme en France, qu’il situe à une loi de 1802 (équivalent du concordat de 1801 pour les catholiques) et jusqu’à nos jours. Au XIXe siècle, cet épisode de notre histoire est très présent dans la mémoire des Français, et Michelet en fait l’événement majeur du XVIIe siècle. En sens inverse, il est pratiquement oublié de nos jours et a disparu des livres d’histoire de nos lycées !



En conclusion, livre riche et passionnant, qui de plus se lit comme un roman policier.



Bernard Steinlin

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