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La mémoire, l'histoire et l'oubli, relire Ricoeur pour regarder vers l'avenir

Publié le : 2017-09-18 12:57:34

La mémoire, l'histoire et l'oubli, relire Ricoeur pour regarder vers l'avenir

                                                       La mémoire, l’histoire, l’oubli
                                                       Paul Ricœur, 2000
                                                       Editions du Seuil, collection Points

                                                       630 p - 12,30 €



L’œuvre du grand philosophe Paul Ricœur (1913-2005), par ailleurs théologien protestant
renommé, a connu un regain d’intérêt avec l’élection à la présidence de la République d’Emmanuel Macron, qui a été quelques mois son assistant.

La dernière grande œuvre de Ricœur « La mémoire, l’histoire, l’oubli », publiée en septembre 2000, est justement celle à laquelle Emmanuel Macron a contribué, ainsi que le philosophe l’indique dans son avertissement où il le remercie.

Cette somme considérable traite par ailleurs de questions d’actualité où le nouveau Président de la République ne manquera pas de trouver une source d’inspiration, notamment concernant sa démarche mémorielle très active depuis son installation à l’Elysée.


Au-delà de la question de la mémoire, Ricœur reprend le fil de ses travaux antérieurs en lien avec les très nombreux philosophes ou théoriciens ayant évoqué cette question (213 auteurs cités et souvent analysés). Ce livre est en cela la suite de « Soi-même comme un autre »  ou de « Temps et récit ».


La simplicité du titre suggère à première vue un schéma chronologique ou causal dans l’enchaînement de la mémoire, de l’histoire et de l’oubli. Mais ces trois termes doivent aussi s’interpréter dans leur dialectique, l’histoire devenant une sorte de synthèse entre ces pôles contradictoires que semblent être la mémoire et l’oubli.

Car c’est bien à la recherche d’une « juste mémoire » que le livre est consacré, et donc à la construction d’un équilibre subtil entre trop et pas assez de mémoire. Ricœur réhabilite la mémoire « vive » (celle constituée par les témoins et les archives) en regrettant la place réduite qui lui est accordée par beaucoup d’historiens de l’époque moderne, en raison de sa subjectivité et sa propension à céder à l’émotion.

Ricœur s’oppose par conséquent à une conception totalisante de l’histoire, trop en cours actuellement.


Il est impossible de résumer un tel livre qui, au-delà de la mémoire dans ses dimensions collective et individuelle, et ses pathologies (notamment la manipulation ou l’empêchement), s’interroge aussi sur la condition historique et sur l’oubli, mais me semble trouver son centre principal d’intérêt dans une réflexion sur le pardon.

Celui-ci naît de l’impératif que représente l’oubli, paradoxalement reconnu par les philosophes et les thérapeutes comme un mécanisme clé de la mémoire. Mnémosyne, déesse de la mémoire, n’a-t- elle pas enfanté les Muses « qui procurent l’oubli des maux » selon Hésiode ? L’ouvrage réhabilite dans le même mouvement l’amnistie, qui a longtemps été au centre de notre politique pénale, créant alors un devoir d’oubli qui apparaît aujourd’hui scandaleux.


La réflexion de Ricœur sur l’intérêt et les difficultés du pardon fut critiquée comme si les thèmes de la mémoire pacifiée et du pardon étaient trop marqués par le christianisme de l’auteur. Pour celui-ci, en effet, « le pardon, s’il a un sens, constitue l’horizon commun de la mémoire, de l’histoire et de l’oubli ».


Reprenant l’affirmation de Jacques Derrida (qu’on ne saurait soupçonner de sensibilité chrétienne), l’auteur affirme que « le pardon s’adresse à l’impardonnable ou qu’il n’est pas ». Au « devoir de mémoire », Ricœur préfère un indispensable « travail de mémoire » qui s’accompagne du deuil de cette mémoire, qui la rend possible, et qui débouche inévitablement sur les questions de l’oubli et du pardon.

Le pardon, qui n’est ni l’oubli ni l’effacement de l’acte, débouche alors sur une mémoire heureuse et apaisée. En cela, il est libérateur pour la société comme pour chacun. Il nous permet de comprendre mais aussi d’améliorer notre relation au passé, comme notre relation à la mort, celle des autres et la nôtre.


On le devinera sans peine, le lecteur pourrait sortir aussi épuisé qu’interrogatif de la lecture d’un tel ouvrage qui demande une attention considérable en raison de sa densité et de la complexité des enjeux qu’il traite.


On conseillera pourtant d’engager un tel effort pour trois raisons : 


- La première est la construction rigoureuse du livre, avec un plan régulier, et un rythme ternaire académique mais pratique. Chacune des trois parties est précédée d’une note d’orientation générale qui se dédouble lors des différents chapitres de préludes ou résumés, témoignant d’un louable effort d’aider le lecteur. Cela permet d’aborder, de quitter et de retrouver l’ouvrage de Ricœur sans perdre le fil de son raisonnement.


- La deuxième est que ce livre constitue une occasion de revisiter la philosophie sur de
nombreuses questions fondamentales, dont beaucoup sont d’actualité. Comment par exemple peut-on même envisager de pardonner les responsables de la shoah ou du terrorisme, et quelle mémoire faut-il en conserver ou en cultiver ? Dans ses réflexions, plus que d’érudition, Ricœur témoigne d’une capacité à intégrer, adapter et si besoin dépasser ce qui a été écrit par les plus grands auteurs de Platon à Nietzche, de Bergson à Heidegger.


- La troisième est l’optimisme qui se perçoit à la lecture de cette somme, avec un désir sincère d’affronter la vie et de contribuer à la construction collective d’un avenir raisonnable qui pourrait surprendre chez un philosophe arrivé au terme de sa vie.

Ricœur l’a magnifiquement proclamé dans son livre posthume (« Vivant jusqu’à la mort ») : « Je m’attends à mourir, je n’attends pas la mort. Je souhaite rester vivant jusqu’à la mort ».



                                                                                                                 Alain Joubert

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