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L'Amérique, Dieu et la guerre, plaidoyer pour le pacifisme

Publié le : 2018-08-28 12:31:10
Catégories : Recensions

L'Amérique, Dieu et la guerre, plaidoyer pour le pacifisme

Stanley Hauerwas, né en 1940, est un universitaire américain aussi réputé que contesté, à la fois juriste et théologien, protestant de tradition méthodiste, et spécialiste des questions d’éthique. Engagé depuis longtemps en faveur du pacifisme et de l’idéal de non-violence, pourfendeur du libéralisme, qu’il soit  économique, politique et théologique, il a publié de nombreux ouvrages. Seuls trois ont été traduits en français, avec un retard assez long qui peut expliquer un certain décalage des arguments par rapport à l’actualité immédiate.

Il en est ainsi pour cet opus, publié aux États-Unis en 2011, au milieu de « l’ère Obama ». Malgré un court préambule pour l’édition française, il ne peut pas prendre en considération ce cataclysme qu’a constitué l’élection en novembre 2016 de Donald Trump.

L’Amérique, Dieu et la guerre

Stanley Hauerwas

Coédition Bayard- Labor et Fides

2018

450 pages

21,90 €



La thèse principale de l’ouvrage, exposée dans ses premiers chapitres, est extrémiste : la guerre serait constitutive de l’identité américaine, cette nation ne pouvant conserver son unité qu’en faisant la guerre, condition de survie pour le gendarme du monde.

La plupart des lecteurs n’auront aucun mal à suivre l’auteur sur les conséquences néfastes des engagements récents des Etats-Unis. L’objectif de sécurité, qui a justifié ces interventions, a effectivement rendu le monde beaucoup plus instable.


L’observateur averti ne pourra s’empêcher de s’étonner du peu de cas fait à ce qui constitue une constante de l’idéologie américaine : celle de l’isolationnisme, qui a conduit à de nombreuses  reprises ce pays à refuser de s’engager dans des conflits extérieurs, alors que les alliés le lui demandaient. Le « moment Bush » qui a suivi les attentats de 2001 est plus une exception qu’une illustration de la politique  extérieure américaine.


Plus original est la thèse de l’auteur sur le « recadrage théologique » sur la guerre et la paix. Hauerwas fait appel à ces fondamentaux du christianisme que constituent la Croix et la Résurrection pour justifier le caractère radical de son pacifisme. Pour lui en effet, « la croix du Christ a aboli la guerre ». Les chrétiens devraient par conséquent faire l’option  exclusive et générale de la non-violence, y compris dans un monde de dangers multiples.


La démonstration n’est pas sans appel. L’immense théologien que fut Karl Barth (souvent invoqué d’ailleurs  par Hauerwas) n’hésita pas, face au danger de l’hitlérisme qu’il avait ressenti dès l’arrivée au pouvoir du führer, à appeler les démocraties occidentales à la guerre au totalitarisme nazi.


Pour Hauerwas, aucune cause ne peut justifier une guerre. Il n’y a encore moins de guerre sainte. Le sacrifice du Christ suffirait au salut du monde.


Deux grands théologiens sont convoqués par l’auteur dans la deuxième partie de son ouvrage :
C.S. Lewis, à qui est reproché sa participation à la première guerre mondiale et son soutien à la seconde ; Martin Luther King ensuite, dont l’itinéraire vers la non-violence est en revanche estimé plus exemplaire. Ces deux chapitres constituent d’ailleurs une analyse remarquable de la pensée de ces deux grandes figures du XXe siècle.


La troisième partie de l’ouvrage est consacrée à la réponse que constituerait « la différence ecclésiale ». Par principe en effet, l’Église doit fondamentalement se penser comme « contre culturelle », le travail du théologien n’étant pas d’ajuster l’Evangile au monde moderne mais plutôt d’ajuster le monde moderne à l’Evangile. Ce discours se veut évidement en rupture totale avec le protestantisme libéral. L’Eglise ne peut pas être dans la société, ni avoir de programme politique. C’est pourquoi « elle est en elle-même l’alternative à la guerre ». Elle n’a d’ailleurs pas le choix, car elle ne peut accepter que la guerre soit perçue comme ayant une fonction « sacrificielle ».


Cette conclusion est aussi pour l’auteur l’occasion de positionner le rôle de l’Eglise et des communautés religieuses dans un pays où elles exercent une influence non négligeable.


Cet ouvrage fortement engagé et volontairement provocateur dans son radicalisme est une invitation à la réflexion et au débat. Le lecteur sera régulièrement désarçonné mais aussi interpelé par une argumentation souvent foisonnante, qui a le mérite de reprendre ou contester  les thèses des grands philosophes et théologiens du XIXe siècle et surtout du XXe siècle, et qui apporte un regard décalé sur plusieurs grands problèmes de l’heure. En effet, les fondamentalistes protestants, aux rangs desquels il se place, sont aux États-Unis rarement des pacifistes.


Le succès actuel de l’auteur dans une Amérique qui n’a jamais été aussi divisée qu’aujourd’hui est en grande partie  lié à sa volonté de réaffirmer une forte spécificité chrétienne, quitte à accepter un retrait communautariste. Vaste sujet, et option sans doute périlleuse qu’il importe de bien connaître.



Alain Joubert

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