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Jésus avant les évangiles

Publié le : 2017-07-31 12:16:27
Catégories : Recensions

Jésus avant les évangiles

Bart D. Ehrman
Jésus avant les évangiles

Comment les premiers chrétiens se sont rappelé, ont transformé et inventé leurs histoires du Sauveur

(Titre original : Jesus Before the Gospels: How the Earliest Christians Remembered, Changed, and Invented Their Stories of the Savior, Harper, 2016)
Bayard, 2017, 405 p., 21,90 €






Bart Ehrman est un spécialiste du Nouveau Testament particulièrement médiatisé. Ce professeur américain est reconnu et bien intégré au sein du monde académique – sans toutefois, précisons-le, avoir une grande influence publique. Son apport réside essentiellement sur deux éléments. D’une part, il est un des spécialistes qui a consacré le plus de son temps à rendre les travaux académiques accessibles au grand public. Il a publié de nombreux ouvrages de vulgarisation et est bien présent sur Internet (blog, vidéos de conférences, etc.). D’autre part, il se présente comme ayant grandi dans un milieu « chrétien fondamentaliste » et comme étant devenu, au fil des années et de ses recherches, un « agnostique athée ».

C’est donc avec une approche à la fois sceptique et bien informée qu’il aborde la question de l’historicité du Nouveau Testament, et en particulier des récits des évangiles. Dans Jésus avant les évangiles, Bart Ehrman s’attaque à la question du « faire mémoire ». Plusieurs dizaines d’années se sont écoulées entre la vie de Jésus et la rédaction des quatre évangiles. Comment, au cours de ces décennies, les premiers chrétiens se sont-ils souvenus de Jésus ?

Le bibliste américain part d’un présupposé : il y a, selon lui, une différence importante entre ce que Jésus a réellement vécu (ou a réellement dit), et ce que les évangiles nous en racontent. Dans Jésus avant les évangiles, Bart Ehrman s’interroge sur les raisons de cet écart entre le Jésus de l’histoire et le Jésus des évangiles. Pour cela, il va partir des études scientifiques sur la question de la mémoire humaine. Il va ensuite intégrer certains résultats de ces études à sa réflexion sur le processus de transmission des « souvenirs » sur Jésus parmi les premiers chrétiens.


Jésus avant les évangiles

Parmi les souvenirs qui sont rapportés par les évangiles, une minorité repose peut-être sur le témoignage de ceux qui ont connu Jésus (« les témoins oculaires »). Toutefois, remarque Ehrman, même les témoignages des disciples de Jésus n’étaient pas forcément fiables. En effet, la mémoire humaine est loin d’être infaillible et nos souvenirs sont parfois trompeurs.

De plus, contrairement à ce qu’affirme la tradition chrétienne, les évangiles n’auraient pas été rédigés sur la base du témoignage direct des témoins oculaires de la vie de Jésus. Pour l’historien américain, les évangélistes rapporteraient « des souvenirs de souvenirs » au sujet de Jésus qu’ils auraient entendus raconter par d’autres qui eux-mêmes les auraient entendus par le biais d’autres personnes, et ainsi de suite. Au fil des années, les souvenirs sur Jésus auraient été largement déformés alors que d’autres auraient été tout bonnement inventés. Comment cela s’explique-t-il ? Bart Ehrman fait ici appel aux études sur la « mémoire collective » : selon les époques ou les lieux, nous racontons le passé de manière différente et nous portons un regard plus ou moins critique sur tel fait ou tel personnage. En résumé, pour l’universitaire américain, l’écart entre les faits historiques de la vie de Jésus et les récits des évangiles n’a rien d’étonnant, ni même d’inquiétant : cet écart s’explique simplement par les aléas de la mémoire humaine.

Je n’ai pas la possibilité de présenter ici une critique détaillée de la position de Bart Ehrman. Signalons que, contrairement à ce que l’auteur affirme en introduction, son approche n’a rien de très originale : beaucoup d’études récentes s’intéressent à la question de la mémoire – ou du « faire mémoire » – chez les premiers chrétiens. D’autres spécialistes reconnus se montrent bien plus confiants dans la fiabilité historique des évangiles. Il me semble que l’historien américain fait preuve d’un scepticisme à la limite de l’honnêteté intellectuelle lorsqu’il aborde certaines données qui ne vont pas dans le sens de ses thèses. À l’inverse, il a tendance à exagérer le poids des données qui vont dans son sens. C’est le cas également pour ce qui concerne les résultats des études scientifiques sur la mémoire : certes, la mémoire humaine est parfois faillible, mais elle ne l’est pas toujours. De même, les souvenirs collectifs ne sont pas toujours erronés, et heureusement, sinon l’histoire de l’humanité ne serait qu’une vaste fable et nous n’aurions aucune certitude sur le passé ! Enfin, pour le croyant, la fiabilité et l’autorité des Écritures ne reposent pas sur la capacité de l’être humain à se remémorer correctement des faits, mais sur l’inspiration divine de ses auteurs.

Pourquoi lire Jésus avant les évangiles ? Disons-le d’emblée, la lecture pourrait s’avérer très déstabilisante pour le croyant qui n’est pas initié à ce genre de débats sur l’historicité des évangiles. Pour le lecteur non averti, il faudra indiquer qu’il ne s’agit ici que d’un point de vue d’un spécialiste et que ce point de vue ne fait pas consensus. Enfin, le lecteur averti trouvera chez Bart Ehrman les réflexions d’un spécialiste agnostique parmi les mieux informés, les plus compétents, mais aussi les plus mesurés. Le croyant qui affirme la fiabilité des évangiles trouve donc  ici un des meilleurs opposants possibles, et donc une référence pour le dialogue et la discussion. Qu’il poursuivra avec d’autres auteurs ayant conclu en sens opposé sur le fondement d’études tout aussi rigoureuses .




Timothée Minard

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