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Les racines théologiques du mouvement Black Lives Matter

Publié le : 2020-11-10 15:41:11
Catégories : Recensions

Les racines théologiques du mouvement Black Lives Matter

James H. Cone (1936-2018) est très peu connu du public francophone, même parmi le lectorat protestant.  Henry Mottu qui a connu J. Cone alors qu'il était professeur à l'Union Theological Seminary de New-York, nous fait découvrir cette figure emblématique de "la théologie noire" qui comme le dit Serge Molla à partir d'éléments de la culture afro-américaine, notamment les spirituals, "invite globalement à repenser le rapport entre particularité et universalité.".

 

Une théologie qui nous questionne sur nos présupposés de lecture du texte biblique. Par exemple l'utilisation de texte de Romains 13 sur la soumission aux "autorités" utilisé pour légitimer l'esclavage ou la ségrégation. A ce titre, ce livre est bien plus qu'une biographie de James Cone, c'est uniquement le chapitre premier qui retrace son itinéraire. H. Mottu fait revivre les précurseurs majeurs qui ont lutté pour les droits civiques des noirs américains (chapitre 2).

 

D'où les deux sous-titres : le premiers relie cette "théologie noire américaine" aux mouvements engagés par la théologie de la libération notamment en Amérique latine. Le second nous prouve s'il en était besoin, l'actualité de cette lutte qui se poursuit encore aujourd'hui avec le mouvement Black Lives Matter ("les vies des noirs comptent"). 

 

James H. Cone. La théologie noire-américaine de la libération

De Martin Luther King au mouvement Black Live Matters

Collection Figures protestantes, Editions Olivétan

Octobre 2020

160 pages

14€

 

 

J'ai trouvé très intéressant la critique de H. Mottu sur la théologie de J. Cone qui s'est efforcé d'associer MLK avec Malcolm X. dans sa théologie noire. H. Mottu démontre clairement que Cone n'a pas assez tenu compte de l'influence religieuse de l'Islam chez Malcolm, au delà du fait que leur personnalité était si différente ou que MLK était un politicien plus avisé que son homologue. 

 

C'est avec le chapitre trois que nous entrons dans le cœur du sujet, à savoir : qu'est-ce qui définit la théologie noire ? Elle a pour but "d'appliquer la puissance libératrice de l'évangile au peuple noir sous l'oppression blanche" (citation de Cone, p. 57). Puisque Jésus est venu libérer les opprimés, il faut être de leur côté (cf. Luc 4, 18-19). Il ne peut y avoir d'amour sans justice, donc il peut être légitime d'user de moyens coercitifs pour faire valoir sa dignité et sa liberté et la non violence ne peut pas être la seule stratégie, l'autodéfense en est une tout autant légitime. On retrouve ici les accents de la théologie de la libération.   

 

Au chapitre sept, H. Mottu apporte une critique fondamentale à la théologie de J. Cone : s'il y a effectivement une diversité des "races" dans l'humanité qu'il est nécessaire de reconnaitre et de respecter, il y a aussi, du point de vue biblique, une identification à une même humanité créée en image de Dieu, c'est le principe de similitude (nous sommes égaux parce que nous sommes semblables).

 

J. Cone n'a pas assez pris en compte ce dernier point dans sa théologie d'où l'impossibilité pour lui de parler de réconciliation par la croix avant d'avoir répondu à la question de la libération, ou de voir une éventuelle réconciliation d'abord selon les critères du peuple noir sinon celle-ci serait forcément biaisée par le pouvoir blanc.

 

D'autre part, l'insistance sur le thème de la Libération à partir du livre de l'exode occulte d'autres thèmes bibliques : la création, la loi, la réconciliation (thème essentiel chez MLK), la résurrection et  son eschatologie réalisée ultimement par la puissance de l'Esprit au delà des efforts humains aussi louables soient-ils pour amener la justice sur terre.

 

 

Ce livre nous ouvre les yeux, il nous éveille pour prendre garde à la façon dont nous regardons - imaginons - notre prochain : qui est mon prochain ? J. Cone nous interpelle à partir de la question que la Bible posait déjà : est-ce que tu fais acception de personne, de statut social, de couleur de peau (cf. Jacques 2, 1-13) ?

 

Au delà des actes, le langage pour désigner une communauté est aussi révélateur : les "nègres", les "Chintonk" ou "bol de riz", les "bougnoules", les "youpins", les "voleurs de poules" etc...

Tout ceci est loin d'être anodin, pour preuve les émeutes aux USA ces dernières années, 60 ans après la lutte pour la déségrégation. On voit bien que l'on ne solde pas son histoire par un coup de baguette magique, par quelques slogans incantatoires ou mesurettes démagogiques.

 

Les ressorts du racisme plongent profondément dans une histoire qui n'est pas toujours évidente à regarder en face et cela J. Cone le démontre et le démonte parfaitement.

 

Thierry Rouquet

 

 

Retrouvez-ici d'autres articles du blog de la Librairie protestante consacrés aux Etats-Unis d'Amérique :

- la chronique du livre Ces évangéliques derrière Trump, éditions Labor et Fides

- la chronique du livre Moïse à Washington, les racines bibliques des Etats-Unis, éditions Albin Michel

 

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