Gospel et francophonie Une alliance sans frontières

Publié le : 2017-07-03 11:21:14
Catégories : Recensions

Gospel et francophonie Une alliance sans frontières

Gospel et francophonie

Une alliance sans frontières

Sébastien Fath

Empreinte temps présent 2017

232 p. 14,90 €










Sébastien Fath, chercheur au CNRS et historien, est bien connu de la galaxie protestante et plus encore de sa composante évangélique. Auteur prolixe, il a signé des ouvrages qui ont fait date (« Du ghetto au réseau – Le protestantisme évangélique en France » - 2006 ; « Les fils de la Réforme, idées reçues sur les protestants », 2012…). Ce nouveau livre s’inscrit dans la continuité mais aussi dans le dépassement de ce qu’il a jusqu’à présent produit.



Son intérêt est beaucoup plus vaste que son titre un peu académique pourrait le laisser penser.



Au-delà du gospel au sein de la francophonie, ce sont en effet plusieurs thèmes, mais aussi plusieurs univers qui sont évoqués : l’importance de la musique dans le christianisme et pas seulement dans la liturgie des cultes ; la remarquable aptitude du christianisme à trouver des fidèles parmi les esclaves, les peuples colonisés et tous ceux qui ont la mémoire de ce terrible passé ; l’intégration inégalement réussie des populations fragiles dans la société francophone urbaine d’aujourd’hui ; l’évolution du protestantisme dans la galaxie francophone.



Tous ces thèmes sont magistralement associés au sein d’un ouvrage d’une grande clarté, d’un accès facile et d’une vraie profondeur.



Gospel et francophonie

L’auteur définit précisément ce qu’est (ou ce qu’est devenu) le gospel (du vieil anglais god-spell, bonne nouvelle), et ce qui le différencie des Negro Spirituals dont il est issu. Il s’agit pour lui d’une musique spirituelle plus que religieuse ou sacrée, dont la fonction a beaucoup débordé le cultuel et le liturgique.



Il montre pourquoi ce genre musical a eu un tel engouement dans la sphère francophone, ce qui lui permet de décrire les périmètres de la francophonie et de l’implantation du protestantisme au sein d’un monde francophone dont beaucoup ignorent les contours, alors qu’il gagne chaque année en importance, hors des frontières de la métropole.



Il décrit l’impact dans nos pays d’une « musique créolisée » qui n’est pas une simple importation américaine même si le référentiel des Etats-Unis reste considérable. Car les chants et la musique sont le produit de rencontres interculturelles et ils font évoluer ces relations par la communion qu’ils suscitent.



Le livre procède à une radioscopie de ce qu’a été depuis soixante ans le gospel en France métropolitaine, dans les départements d’outre-mer , au Québec, avec ses grands témoins (les figures de John Littleton ou de John William parleront aux plus anciens), ses grands titres (dont le texte est reproduit, ce qui sera agréable à beaucoup de lecteurs) mais aussi avec ses limites : la difficulté d’accès à de grands espaces scéniques notamment, du fait de notre conception fermée de la laïcité par exemple.


Gospel et francophonie


L’impact social du gospel est analysé avec perspicacité, cette musique étant « restaurative » de la fierté et de l’identité des « afro-caribéens » mais aussi facteur d’inclusion (consolation des malheurs passés, émancipation par rapport à des statuts d’infériorité, pardon plus que ressentiment, et confiance en l’avenir plutôt que victimisation).



Sébastien Fath peut alors entrer avec bonheur dans plusieurs débats contemporains sur les difficultés de la société française d’aujourd’hui, et revendiquer pour l’alliance gospel-francophonie-christianisme le thème de « l’identité heureuse plurielle »,  défendu l’an passé par Alain Juppé, à l’inverse de « l’identité malheureuse » qu’avait développé Alain Finkielkraut.



On notera cependant la présentation un peu tendancieuse du rôle de la confession évangélique, qui apparaît moins déterminante que ne le dit l’auteur même si la mouvance évangélique est en sensible progression depuis trente ans, notamment dans la France urbaine.



Le protestantisme dans son ensemble a autant de reproches à se faire que le catholicisme sur l’esclavage, le colonialisme ou l’apartheid. De même la déchristianisation de notre société n’est pas assez évoquée, avec son implication sur le gospel lui-même.



Mais c’est peu important au regard de l’acuité du regard sur la particularité de la « Black Pride » chrétienne dont témoigne le gospel, qui s’oppose à certaines tendances identitaires ou religieuses. Le gospel prémunit contre certaines dérives sectaires, au nombre desquelles figure un « antijudaïsme » (voire un antisémitisme) devenu préoccupant en France.



L’ouvrage est en outre remarquablement documenté, ce qui n'étonne pas en raison des qualités de rigueur bien connues de l’auteur.



On ne saurait que conseiller sa lecture. C’est un livre pour les vacances, parce qu’il traite très bien du gospel, mais aussi parce qu’il nous permet de réfléchir dans le calme et sur le fondement d’une grille d’analyse inattendue aux évolutions de notre société et de notre civilisation.






Alain Joubert

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