Alain Joubert a lu : Dieu, le désir de toute une vie de Denis Müller

Publié le : 2017-02-13 10:33:34
Catégories : Recensions

Alain Joubert a lu : Dieu, le désir de toute une vie de Denis Müller

Denis MULLER

DIEU

Le désir de toute une vie

Labor et Fides , 2016, 160 pages, 14 euros






Denis MULLER, ancien pasteur suisse francophone, est professeur honoraire de théologie et d’éthique fondamentale des universités de Genève et Lausanne. Il reste à près de soixante-dix ans un de nos auteurs protestants les mieux connus et les plus prolifiques. Il se distingue aussi pour la diversité de ses centres d’intérêt : l’éthique (qui l’a conduit à coordonner un  monumental Dictionnaire encyclopédique d’éthique chrétienne ( Le Cerf, 2013) voisine des ouvrages plus classiques sur BARTH ( 2005)  ou CALVIN ( 2001), mais aussi sur le football , dont il est amateur passionné , ou sur le clonage reproductif …

Ce dernier opus n’est pas seulement  un ouvrage de plus. C’est plutôt la synthèse de tout un parcours théologique, ainsi que d’une longue expérience chrétienne active et mouvementée. Denis MULLER se livre avec sincérité et même parfois  humilité.  Il n’hésite pas à constater «  j’aurai bientôt 70 ans et je n’en sais pas plus sur Dieu qu’à l’époque de mon adolescence ». Beaucoup de lecteurs se retrouveront sur ce constat amer et lucide. L’auteur avoue (revendique même) ses instants de doute et d’interrogation ; sa dernière «  crise mystique » nous vaut d’ailleurs ce livre singulier.

Dieu, le désir de toute une vie. Denis Müller


Livre singulier, mais  passionnant, en raison du parti pris : aller à la recherche du «  sens de Dieu » dans le monde sécularisé d’aujourd’hui sans partir de la Révélation, sans chercher à reconstruire l’image de Dieu avec les textes bibliques.   Denis MULLER traite de Dieu, personne, puissance, fonction, en dehors de la médiation réalisée par le message ou le ministère de Jésus. Il semble même critiquer le « christocentrisme » (parfois nommé « jésulogie ») auquel la Confession de ce protestant affirmé et passionné s’est pourtant toujours rattaché.  Dans l’exercice auquel il se livre, le christocentrisme évoque en effet une des révélations possibles et ne permet pas selon l’auteur de saisir la question de Dieu «  dans sa radicalité », et pas davantage de répondre à l’interrogation fondamentale sur la signification ou  le besoin de Dieu. Le message chrétien ne sera analysé qu’en fin d’ouvrage, en appui de la réflexion.

Livrer le produit de cinquante ans d’interrogations théologiques et de cinquante années d’expérience religieuse en 150 pages constitue un défi, surtout lorsqu’on prend le parti de la théologie systématique et que l’on convoque au banc de la réflexion autant de théologiens  contemporains ou récents. Il est alors  impossible d’être complet, ni de satisfaire  tous ses lecteurs. Fidèle à sa pensée, MULLER s’appuie beaucoup sur Paul TILLICH mais on pourra regretter la faible présence de Karl BARTH (même en opposition à la thèse du livre), et encore davantage l’absence de ce révolutionnaire de la théologie qu’a été Rudolph BULTMANN. Pourtant , Denis MULLER  réussit pour l’essentiel son pari , en choisissant de dialoguer et de débattre sans agressivité mais aussi sans compromis avec l’athéisme, ou en revisitant  avec beaucoup de pertinence les contradictions entre le concept de Dieu, fondé sur l’Amour,  et les difficultés que posent la mort, les injustices ou atrocités de l’actualité, ou les déceptions de la vie. Il ne convaincra pas toujours : l’athéisme d’aujourd’hui n’est plus totalement ceux de NIETZCHE et FEUERBACH, qui semblent  évoqués comme une autre manière, désespérée, de chercher Dieu. La quête actuelle de spiritualité ne paraît pas freiner  la poursuite du déclin, dans beaucoup de sociétés occidentales,  des religions fondées sur une révélation, mais aussi du besoin de Dieu de moins en moins ressenti chez nos contemporains.


Les démonstrations de l’ouvrage, et surtout les concepts analysés  sont parfois complexes à appréhender pour le lecteur non spécialiste : « Dieu » n’est pas un livre facile, dont on peut laisser et reprendre la lecture au gré des envies ou disponibilités, car il y a un fil directeur, une démonstration complexe à suivre.

Mais ce théologien qui doute parfois parvient en fin d’ouvrage à une synthèse très accessible parce qu’assez consensuelle. Dieu se définit comme Amour, désir d’infini, de perfection, «  structure d’imagination et de libération, source d’espérance et expérience de joie » contre toutes les forces de destruction et d’injustice. Pour ces raisons, Dieu est « le désir de toute une vie», parce que c’est lui qui permet de se libérer et d’espérer, mais avec le risque ressenti et redouté qu’il ne soit finalement qu’une illusion. C’est  aussi une synthèse non conclusive, en ce sens  que  l’auteur continue à estimer que, malgré cette synthèse modeste,   la question de Dieu reste non réglée. On ajoutera à l’intérêt de l’ouvrage des références bibliographiques nombreuses, où l’auteur parvient à résumer le thème voire la thèse qu’il invoque ou réfute. C’est donc une invitation à poursuivre la recherche, et  à redécouvrir certains classiques.



Quelle que soit sa sensibilité, celui qui souhaite nourrir et questionner  sa foi dans le contexte culturel d’aujourd’hui, dominé par l’athéisme ou l’agnosticisme, sortira heureux et grandi de la lecture de cet ouvrage stimulant et passionné.




Alain Joubert

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